Marcel Sapin est-il un déchet encore vert ?


imgp7249L’odeur du feu de bois se répandait dans la pièce ; le poêle rougeoyant ne laissait planer aucun doute : c’était l’automne et les premières morsures glaciales de novembre. Comme il en va chez les hommes qui perdent leurs cheveux en vieillissant, les arbres se défoliaient et la sève n’arrivait qu’après de longs efforts à remonter les troncs sans pour autant s’évanouir en de délicieux fruits.

Marcel Sapin habitait une petite maison à la campagne, dernier refuge où la vie l’avait conduit. Ses quatre vingts ans ressemblaient comme deux gouttes d’eau au montant de sa retraite : il était petit, maigrichon, et grincheux. Quand le poêle fut incandescent les derniers lambeaux de chair disparurent, et les os commencèrent à noircir, rongés par les flammes bleues et les braises ardentes. Sur le billot, placé à proximité de l’évier, la main de l’huissier tenait encore la lettre fatidique. Les doigts s’étaient rigidifiés, fripant l’enveloppe qui maintenant faisait corps avec la paume démembrée et verdissante. De toute manière, Marcel connaissait la nature du courrier : l’expulsion, maintes fois réclamée par un propriétaire sans scrupule. Celui-ci, âgé d’une trentaine d’années, outre qu’il n’aimât pas les vieux (« ils puent, ne comprennent rien, et rendent tout compliqué »), désirait aménager la maisonnette en chambres d’hôtes et en tirer un profit conséquent.

L’huissier, dont c’était la cinquième visite (Marcel se planquait dès qu’il le voyait arriver), le surprit en plein repas, étant passé en silence par l’arrière de la maison. Le compte était bon. Sauf que Marcel lui flanqua un coup à la Ravaillac, le tuant net. Maintenant, il finissait de se carboniser dans le poêle. Au petit matin, il irait le mettre dans la fosse à déchets verts, le recouvrant de quelques branches broyées, de langues de sapinettes et d’un bon tas de feuilles mortes. Ainsi le tour serait joué. Quant à la main, il la donnerait à ses six chats férals, à l’autre extrémité du jardin là où ils font leurs besoins. Pour l’alliance, les pies s’en chargeraient.

Marcel Sapin, qui avait économisé toute sa vie et dont le budget s’était débouclé de déficits bien qu’il se serrât la ceinture, ne possédait sous une pile de vieux draps qu’un modeste pécule dont, très bientôt, il ne ferait plus usage. Ses sens avaient par on ne sait quels biais programmé son obsolescence. Il allait mourir. Mais avant de trépasser, il allait mettre sa dernière volonté en pratique,  tout en vidant sa cagnotte.

Marcel Sapin n’aimait pas les gosses. Il les trouvait trop gâtés, égoïstes, se prenant tous pour le centre du monde, capricieux et braillards. Le paroxysme de ce sentiment se situait notamment en période de Noël, quand les hordes de sauvageons hurlent en ouvrant leurs cadeaux, déballent, regardent et râlent, jamais contents, pleurent et déchirent de nouveaux emballages, toujours insatisfaits du contenu. Ainsi germa l’idée d’une vengeance certes illégitime, mais dont la résolution fut prise sans faire appel à de quelconques sentiments. L’huissier carbonisé était un test enthousiasmant pour la suite. La prochaine victime était toute désignée : ce serait le père Noël. Il suffisait d’agrandir le conduit de cheminée, de placer quelques guirlandes lumineuses à l’extérieur, sur les arbres nus, les avant-toits, bref d’attirer cet autre vieillard chenu dans le piège tendu par un vieux gamin sénile.

L’idée lui était venue à la fin de l’Eté, un soir où il broyait du noir et des déchets de jardin. Il fallut sept semaines pour parachever le leurre d’une maison sentant l’enfance, avec ses petites ampoules clignotantes et ses néons en forme de rennes et de traîneau. Tout un décorum brillant comme un sou neuf dans la main d’un huissier. Si des quantités industrielles de catalogues de jouets remplirent dès la mi-octobre les boîtes à lettres, on ne parla du père Noël qu’après le 8 novembre, certains avec animosité, d’autres avec contentement, et les commentaires tournèrent en boucle autour de tea parties, car le père Noël cette année serait américain, gras, blond et imberbe.

Ne restait à Marcel Sapin qu’à attendre le jour J. Comme nous attendons la suite…

-par AK Pô

11 11 2016

Ptcq

Comments

  1. chinaphil says:

    Merci Karouge, pour l’ensemble de vos récits.

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