Le coup du zouave


imgp7228Je jouais de mon index sur le digicode pour rentrer chez moi quand cette femme m’a abordé. De suite, j’ai subodoré qu’elle en voulait à mon patrimoine en me faisant le coup du zouave du pont de l’Alma, lorsque j’ai senti sa main glisser lentement le long de mon pantalon. Bien qu’il ne me manquât que trois chiffres pour achever de composer mon code, j’ai eu un trou de mémoire et suis resté planté là, avec la femme qui maintenant me regardait dans les yeux et commençait à me parler dans un sabir aux consonances envoûtantes. C’était, il me faut l’admettre, une très jolie petite poupée affriolante et loquace, les cheveux auburn relevés en un chignon compliqué tenant plus du lacis qu’offriraient les neufs têtes de l’hydre de Lerne si elles se mélangeaient les pinceaux que de la diagonale du fou avec sa raie de travers. Cependant, contrairement à l’hydre, son haleine était parfumée comme une rose des sables balayée par le sirocco, comme une rose des jardins frémissant sous l’eissaure bigourdan.

Je stoppai sa main courante avant qu’elle n’émît la moindre plainte, tout subjugué pourtant par le mouvement de ses lèvres d’où, soudain, plus un son n’émergeait. Sous ce porche d’immeuble plana un instant d’éternité. Un couple, immobile, se faisait face, ignorant tout l’un de l’autre : moi, ne sachant rien de ce qui allait arriver, elle fuyant certainement un passé litigieux, tous deux pris au piège d’un destin inattendu presque romantique. A l’instar d’Aragon j’aimais déjà les étrangères quand j’étais un petit enfant, et celle-ci, comme dans la chanson, évoquait l’odeur des magnolias. Un gros bonhomme barbu sortit à cet instant de l’immeuble, et nous fûmes aspirés vers l’intérieur comme l’inspiration vient aux poètes un peu lubriques et aux muses incrédules.

Nous grimpâmes les marches quatre à quatre, amis par la foulée…

(Ici, le narrateur fait une petite pause café et biscuits secs)


« Nous avons couru côte à côte, deux beaux chevaux à un même char.

  J’avais la foulée qui enfonce, ma foulée de chargeur de bataille.

  Les deux souffles partaient à la fois: une seule vapeur d’une seule machine.
Quand nous avons accéléré, j’ai eu tant de plaisir que j’ai souri.

  La vitesse montait en nous comme de l’eau dans un conduit.
Dans les virages inclinés, j’étais un peu appuyé sur lui.
Ralentir avec la même décroissance a une douceur qui vous clôt les yeux.
Ô mort exquise du mouvement, quand le buste tire sur lui comme des rènes,
Quand les bras s’abaissent et pendent comme dans la bonace des voiles retombées.
Pour les Chinois, d’un accord d’instruments naissait entre les musiciens une sympathie.
Comme nous disons: amis de collège, ils disaient d’un mot: amis par la musique.
Quel mot pour ceux qui ont couru ensemble dans l’accord de la foulée? »

Henry de Montherlant (1896-1972)

Nous étions hors d’haleine en arrivant au dernier palier ; mes mains fouillèrent en tremblant les poches de mon veston et la clé accrocha un fil de doublure que j’arrachai dans une pulsion instinctive. Mon inconnue, le bras appuyé sur le chambranle de la porte, m’observait en soufflant. Elle avait dégrafé son chemisier pour ventiler ses seins rebondis, qui sautillaient dans son corsage. L’effet sur mon patrimoine fut immédiat, justifiant une hausse des bourses, tous indices confondus. Etaient-ce les prémices d’une plongée dans l’inconnu(e), de la mise à nu de deux vies unies dans une hasardeuse aventure amoureuse ? Il est toujours compliqué d’avancer, dans quelque domaine que ce soit, sans posséder un semblant d’identité -ne serait-ce que le prénom-, de la personne avec qui nous nous lions. Même les lions de la savane se connaissent, du moins les éthologistes les affublent-ils d’un prénom parfois local. Mais pour les gazelles et autres impalas, rien.

J’ôtais mon veston et le balançais sur le dossier d’une chaise pendant que de son côté elle défaisait les trois derniers boutons de son digicode en soie. Nous allions nous précipiter vers le lit quand je me souvins que j’avais complètement oublié que Barry, mon saint Bernard, dormait dans le lit, planqué sous la couette. De plus, je constatai avec effroi qu’il avait bu tout le rhum du tonnelet que je lui avais offert et dont je me réservais le contenu pour les cas exceptionnels tel celui qui m’arrivait présentement. A la vue de la bosse que faisait la couette la belle inconnue prit peur. Sa langue se remit mécaniquement en marche mais le ton de la voix n’avait rien de sucré. J’eus beau m’excuser pour ce malentendu, elle argumenta avec des gifles et des cris qui éveillèrent le chien, qui bien sûr se mit à aboyer.

Moi qui suis d’un tempérament calme et doux, je dus faire un immense effort pour entraîner la femme et le chien dans la salle de bain, où je les enfermais. De façon irraisonnée, je pris mes cliques et mes claques et m’enfuis dans la rue. Je marchais quelques heures et ce n’est qu’au soir que je fis halte, sur le pont de l’Alma. Le zouave, la tête légèrement tournée, me regardait d’un air moqueur. Il semblait me dire : « voilà bien le Progrès ! L’homme croit désormais que les clefs de l’amour sont inscrites sur le tableau des digicodes et qu’il suffit d’appuyer sur un bouton pour libérer l’exotisme d’une passion ! Non mais, est-ce ainsi que les hommes vivent ? » Et il se mit à rire, moi à pleurer, grossissant les eaux de la Seine.

-par AK Pô

18 11 2016

Ptcq

Comments

  1. Esposito says:

    Très beau texte. Bien écrit avec une excellente imagination ( du moins je le suppose ) et beaucoup d’humour.

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