Un conte de Noël sans bûche


dscn1837Cette histoire débute étrangement. Je suis dans un train transfrontalier qui me mène à Genève, un 24 décembre des années 80. Je vais rejoindre ma compagne qui a trouvé un boulot au noir dans un grand hôtel de cette cité au geyser sympathique. Soudain, je suis pris d’un doute : le train s’arrêtera-t-il à Bellegarde, ville frontière, auquel cas je serai coincé là, condamné à y passer Noël seul. Dans le train, de trois wagons, deux ou trois passagers sommeillent. Mon inquiétude m’autorise à aller me renseigner auprès du contrôleur. Je remonte chaque wagon : personne. J’atteins la cabine de pilotage : personne. Le train roule. A l’époque, à la télé, une série : « la quatrième dimension ». Je suis en plein dedans. Finalement, le train arrive en gare de Genève Cornavin, je ne sais par quelle magie. Long couloir vers la sortie. Il fait froid, il neigeote. Des gens me renseignent sur l’adresse du café où ma copine devrait m’attendre, après le service (attends-moi là, nous passerons Noël ensemble). La nuit genevoise est pleine de bulles scintillantes, les vitrines resplendissent de lumières. Il est sept heures du soir, il fait nuit. Je trouve le bistrot où nous devons nous retrouver.

Attendre.

J’avale quelques cafés americanos, avant d’entamer des bocks de bière. Huit heures. Un papi entre et s’installe à une table, en face de moi. Il est vieux, un visage jovial. Le serveur arrive rapidement et lui sert un morceau de poulet avec des légumes (j’ai oublié lesquels), sans que le vieillard n’ait formulé une quelconque demande. Un quart de vin rouge et du pain viennent à leur tour se mettre à table. Sel et poivre, carafe d’eau y sont déjà placés (on est en Suisse). Le vieux me regarde et sourit. De deux solitaires naît cette conversation silencieuse qui vérifie dans le regard tous les discours à naître ou déjà disparus.

Il découpe son aile de poulet lentement, laisse le blanc en attente. Un japonais ferait exactement le contraire. L’aile fume légèrement ; chaude sous le couteau, sensible sous la dent. La mâchoire inférieure du vieillard tournique et avoue la malfaçon du dentiste dans l’art des règles dédiées aux infortunés. Il mastique chaque bouchée avec l’appétit du dernier souffle plongé entre un verre de whisky et quelques cachetons d’anti-dépresseurs. Ses yeux pétillent. Qui me donnent envie d’entamer la conversation.

– «c’est bon ? Demandai-je

-ni plus ni moins que l’an dernier, répond’il. »

-pourquoi, vous étiez là, l’an dernier ?

-monsieur, cela fait dix ans que j’ai perdu ma femme, nous n’avions pas d’enfants, sachez.

-et la famille, les frères et sœurs, les amis ?

-monsieur, ne réveillez pas les fantômes ! Depuis dix ans Georges, le serveur, me sert un plat pour Noël, et le cuistot me le fait gratis, ce qui est rare ici, en Suisse.

-pourquoi n’allez-vous pas dans les repas de fin d’année offerts aux vieux comme vous ? »

L’homme se met à rire et me fixe droit dans les yeux.

« -monsieur, ici, quand on regarde les gens dans les yeux, comme je le fais maintenant avec vous, si jamais la moindre goutte s’écoule de votre œil, c’est soit une lueur adamantique soit une perle de rosée mais jamais, au grand jamais, un trou dans la mémoire du gruyère fabriqué par Nestlé. Ici, il suffit de deux oreilles pour dormir sous une couette, dans le creux des oreillers. Mais cela a un coût, que les petits vieux dans mon genre ne l’ont pas compris. Vous savez, vous êtes jeune, j’ai vite vu que vous attendiez quelqu’un, enfin, une jeune femme, et que mon poulet ne vous intéressait pas plus que ça, car vous n’avez pas faim. Et puis, je ne voudrais pas, moi qui suis vieux, vous parler de ce qui vous attend, quand vous atteindrez mon âge, peut-être même avant. A la fin de ce repas, je vais regagner ma chambre, au cinquième étage sans ascenseur. Personne ne m’y attend, pas même un chat, qui me coûterait trop cher à nourrir. Je vais remonter dans mon logis, allumer la télé, et m’endormir en souhaitant ne pas me réveiller pour le Noël de l’an prochain. Voilà, monsieur. »

La vie a quelque chose de terrible qui vous relie aux autres : l’abandon.

Pour cet homme, perché au cinquième étage d’un vieil immeuble, se sentir exclu d’un monde qui faisait la vivacité des rues, des avenues et des villes, c’était comme voir danser de jeunes femmes dont la sensualité se dissolvait dans la pollution de l’air. (bien que ses parents, déjà quand il était tout petit, l’avaient prévenu des assauts érotiques de la nuit).

A 10 heures du soir genevois Muscadine arriva au bistrot. Elle était fatiguée, avec ce large sourire et ces yeux qui réconfortent les nuits quand le courant électrique sombre dans l’illusion. J’avais, je crois, déjà passé mes doigts et frotté mon corps à ce que l’on appelle dans les chapelles l’entre-soi, dans d’autres l’entretoise et cela ne mesure aucunement la dimension de cette histoire qui me fut racontée, et dont jamais le petit vieux ne voulut révéler son identité, ni son domicile. De peur sans doute qu’on couse sur son vêtement une marque, un logo, qui le désigne.

Pendant que le vieux con que je suis signe son texte .

Bonnes fêtes

AK Pô
24 12 2016
Ptcq

PS: retournerai-je un jour à Lisbonne, embrasser des yeux cette statue ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :