La galette des rois


imgp4172Dans cette contrée éloignée des grandes villes, située aux confins du département, une pléthore de villages perpétuent un rite ancestral : la cérémonie de la galette des rois. C’est une fête annuelle qui se déroule en janvier. Il s’agit de rassembler tous les vieillards de la commune dans une vaste salle appelée salle polyvalente et de les installer autour de longues tables où des couverts sont placés avec un espacement régulier, certains diraient au millimètre près, tant il est vrai que la répartition s’opère à l’aide de robots domestiques dernière génération, comme quoi certains diront (les radoteurs) qu’ainsi, par la technologie bienveillante, les conflits générationnels ont enfin été réduits à néant.

On dit que la campagne se meurt : quand on regarde le nombre de petits vieux et de grandes vieilles assis, réunis pour festoyer, on ne peut que vérifier ce constat. Chaque municipalité, sous l’égide du maire, chapeaute l’événement. Ici, pas de panier garni, c’est galette des rois ou rien. Les plus âgés sont amenés en minibus, les handicapés en fauteuils roulants poussés par les agents municipaux. C’est monsieur le maire qui ouvre les festivités par un beau discours (le même depuis des années mais aucun des convives ne s’en souvient) dans lequel est rappelée la mémoire collective, les traditions, dont sont porteurs tous ces convives réunis ici, dans cette salle surchauffée aux frais du contribuable, confortable et refaite l’an dernier pour quelques centaines de milliers d’euros, afin d’accueillir comme il convient « nos  anciens », et dont lui, monsieur le maire, connaît chacun par son prénom, a marié les enfants, les petits enfants et inscrit sur le registre des naissances la descendance de chaque famille. Le discours est court et s’achève toujours par un « et maintenant que la fête commence ! »

Le spectacle démarre avec un magicien et se termine avec des clowns, les mêmes qui vont dans les hôpitaux égayer les enfants malades. Pendant ce temps, dans un espace contigu, des employés découpent des parts égales de galette (une pour huit en général) tout en servant limonade, vin blanc et jus de fruit à chacun des attablés. En coulisses, les responsables de la manifestation (membre du CCAS, secrétaire déléguée aux affaires sociales, assistante sociale, infirmières etc) manœuvrent et répartissent les fèves afin d’assurer un équilibre entre les futurs rois et reines. Il serait en effet dommage qu’il n’y ait que des reines (les hommes étant de facto déjà nettement moins nombreux).

Vient ensuite, vers seize heures, la distribution des parts de galette. Chacun y va qui de son dentier chancelant, qui de ses vraies dents et autres chicots. On mâchouille et on chante les airs mille fois entendus (bet ceu, aqueros mount…), jusqu’au moment où l’euphorie atteint son comble : les heureux possesseurs de fèves sont alors coiffés d’une belle couronne en papier et ont droit aux applaudissements nourris qui emplissent la salle du sol au plafond durant quelques minutes. Le maire lève une dernière fois le verre de l’amitié, du souvenir et de la mémoire collective, souhaite à chacun une bonne année et, d’un signe discret au personnel, marque la fin des festivités. Chacun retourne alors chez soi, plein de souvenirs joyeux qui s’évaporeront en quelques jours, en attendant le printemps et les œufs de Pâques.

Mais ce qui est cocasse est le fait que seules quelques rares personnes connaissent le fin mot de l’histoire. En effet, les récipiendaires des fèves ne l’ont pas été par hasard. Dans ce petit pays où tout le monde connaît tout le monde, on sait arranger les choses. Ainsi, du maire en passant par le médecin les infirmières et quelques autres personnes, on sait pertinemment qui mourra dans l’année, parmi ces anciens. La galette des rois n’est donc qu’un prétexte pour honorer de leur vivant celles et ceux qui vont trépasser. Il est vrai que pour ces ancêtres-là la prochaine cérémonie sera moins gaie, mais les cloches sonneront quand même pour qu’ils se sentent moins seuls.

AK Pô

Comments

  1. mail de la mairie de Tarbes, ce jour :

    Bonjour,

    Vous avez reçu ce matin l’invitation à la galette dans les maisons de retraite de la Ville.
    J’ai le regrets de vous faire savoir que nous ne pouvons pas maintenir ces réceptions sur les recommandations de l’ARS en raison du risque d’épidémie de bronchites et grippes. Malgré tout, les galettes offertes seront livrées aux Maisons de retraites.

    Je vous remercie de bien vouloir prendre note de ce changement.
    Bien cordialement.

    Michel GARNIER
    Directeur de Cabinet
    Mairie de Tarbes

  2. Larouture says:

    Cet article me rappelle la chanson de Jacques Brel « les vieux ».
    En réaction au réalisme de cette chanson, Michel Sardou et Pierre Delanoé répondirent par « les vieux mariés ».
    Je ne mets pas de liens hypertextes car ils s’ouvrent automatiquement sur le site. J’avais oublié ce détail (gênant) lors d’un précédant commentaire et j’en suis désolé.

  3. Cet article est d’une rare beauté : il montre la triste absurdité d’une tradition qui n’évolue pas… face à la triste absurdité de la mort. Mais comment faire autrement pour atténuer la froide illusion du grand départ ?

  4. Michel LACANETTE. says:

    Triste réalité, mais heureusement contredite par les nombreux centenaires pleins de vie.
    Voir pour exemple Robert Marchand au vélodrome national de Saint-Quentin-en-Yvelines, le 4 janvier 2017. Il n’ y a pas meilleur exemple pour donner espoir aux vieux en puissance que nous allons tous devenir.

    • HenriIV W1 says:

      « Il n’ y a pas meilleur exemple pour donner espoir aux vieux en puissance que nous allons tous devenir. »
      Commencez par donner votre succession en temps et en heure.
      Vos héritiers attendent et risquent de partir avant vous! (Dixit France Stratégie)
      Alors autant vous enterrez de suite(Rires).

      • Michel LACANETTE. says:

         » Commencez par donner votre succession en temps et en heure. »

        En ce qui me concerne c’ est fait. Heureusement que la durée de vie n’ est pas le critère déterminant de la succession. S’ il l’ est, c’ est qu’ il y a un gros problème relationnel familial. Dites vous bien que l’ on n’ a jamais vu passer un corbillard avec derrière un coffre fort ….

  5. Joël Braud says:

    C’est si vrai et si triste à la fois. Des électeurs en moins…

  6. La prochaine fois que j’ai la fève, je me pose des questions !!

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