Un froid sans canard


imgp0971Le néon grésillait dans la cuisine, au-dessus de la marmite remplie de légumes qui bouillonnaient gentiment dans l’eau du puits. Dix chats dormaient près du poêle à bois, ronronnants devant le feu qui braisillait. Ginou-Ginette, quant à elle, découpait des tranches de ventrèche en chantant « Maria, Maria, Mariaaaa », air sublime extrait de West Side Story, et moi, attablé au centre de la pièce, je faisais les comptes en louchant de temps en temps sur ses fesses rondes en forme de pleine lune.

C’est fou comme à la campagne on a cette impression que les jours et les nuits se succèdent à un rythme plus régulier qu’en ville. Sans doute par l’absence de lampadaires de voitures et de camions, passé une certaine heure. Les jardins s’éclairent de lampyres et des arbres s’ébrouent les pipistrelles. Parfois une hulotte, d’un clocher, hulule ; un cerf au creux d’un bois brâme. Certains soirs, le vent fait chanter les culottes étendues sur le fil à linge. De malicieux nains de jardin venus de Catalogne tentent alors d’élaborer des pyramides humaines pour blaguer la maîtresse des lieux, mais leur nombre est insuffisant et les chats les coursent dans les taillis. Combien de bonnets et de poils de barbe a-t-on ramassé depuis des années, je ne saurais le dire. Mais il se raconte que l’âme des nains devient passereau, comme le porte-monnaie des pauvres procure chez eux des engelures en toutes saisons. Rien à voir cependant avec la circulation sanguine des rocades métropolitaines, ni avec la pollution générée par des milliers d’automobilistes. Ici, parfois, certaines nuits d’hiver ou d’été, la pollution noctambule laisse quelques traces sur les draps (mais c’est la faute de Maria, quand elle apparaît sur l’escalier de secours). Bon, c’est la faute à Léonard Bernstein, point final.

Et puis le néon soudain ne grésilla plus. La soupe petit à petit réduisit son bouillonnement, seul le bois crépitait dans le poêle : panne d’électricité. Temps moderne : on fera cuire la ventrèche dans le poêle à bois, décréta Ginou-Ginette. Allume les bougies, Chou : ça risque de durer. Les chats étaient bien chauds, nous les avons placés sur nos genoux, sur nos pieds. Dehors, il faisait un froid de canard. De plus, avec la grippe aviaire, inutile de chercher refuge sous une couette en duvet d’oie, la région exploite uniquement le canard (comme dit le dicton : «  seuls les canards locaux nous gavent de nouvelles qui m’agréent » -dixit Donald T.-).

C’est fou comme à la campagne dès qu’un coup de froid arrive l’instinct de survie prédomine. Quand la cire des bougies a fondu le petit élevage de lampyres prend le relais pour nous éclairer. Les nains de jardin en sont les principaux éleveurs. Ils en possèdent des myriades qu’ils font griller dans de grandes fêtes (comme les sauterelles en Afrique) estivales, mais, comme c’est présentement le cas, ils viennent frapper à la porte (ils se gèlent les miquettes, comme tout un chacun), munis de leur lanterneau luisant d’éclats vert électrique, entrent et vont sagement s’installer près du poêle, sous l’oeil pandémonique des chats. Ils chuchottent et rient, racontent des anecdotes sur Blanche Neige qui n’est toujours pas revenue (c’est la faute de Tony, voire de Leonard Bernstein), ils regardent la ventrèche fondre dans le poêle et le gras qui s’évapore en flammèches. Ils se lissent la barbe et brossent leur bonnet. Ils imitent le chant des oiseaux qu’ils deviendront bientôt, quand les chats les auront croqués. Ils sont mignons. Mais il faut surveiller le linge qui pend en poussant la chansonnette du vent, dehors, sur l’étendoir.

Nous mangeons en silence (pas d’électricité =pas de radio, de télé, d’internet, etc). Dehors, aucun bruit. Pas de voisins qui s’engueulent. Pas de tronçonneuse. Le grand silence hivernal. Juste la voix de Ginou-Ginette qui me susurre à l’oreille : « et si on allait se coucher, pour entretenir ce réchauffement climatique dont tout le monde se plaint ? » Je voudrais bien lui répondre : «  mais on ne va pas continuer à polluer le monde en pleine nuit ? » Heureusement, je suis incapable de lui faire une telle réflexion. Car où irait l’humanité si l’on répondait négativement à l’appel amoureux d’une femme ? Certainement dans le sens des rocades, et des tocades, et des saigneurs des anneaux.

AK Pô
17 01 2016
Ptcq

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