Courage, Fillon(s)


imgp1022Il ne s’agissait pas de tomber dans la torpeur. Comme me l’avait un jour raconté un de mes supérieurs hiérarchiques, qui avait vécu sous les tropiques : on te prévient que le cyclone va passer. Tu as quelques heures pour clouer des planches sur les volets, obstruer tous les orifices fragiles de la maison. La menace est proche, de plus en plus imminente. Alors tu prends une bonne bouteille de whisky et tu t’enfermes dans les cabinets. Et tu picoles dur en attendant que la tempête passe (*).

Ta femme a une autre méthode. Elle se place devant sa machine à coudre, appuie sur la pédale et tente désespérément de recoudre un parapluie pendant qu’à l’extérieur gronde le vent, que la pluie avec violence dissèque chaque centimètre carré de la vie privée des murs de la maison. Si elle pouvait en découdre avec les tuiles qui commencent à cliqueter en une drôle de musicalité jazz-java avant de s’envoler en une aria dramatique elle le ferait, mais il lui faut aussi s’occuper des enfants qui pleurent dans la chambre de la maison tremblante.

Le cyclone t’encercle mais tu le tiens à l’œil. Dans la chambre les enfants chantent la Marseillaise, prient la Vierge et le bon Dieu de sauver le foyer, y compris les meubles qui entament une danse de saint Guy, ne savent plus où aller se cacher, et les piles d’assiettes et de verres dans le buffet battent la mesure au rythme de l’horloge franc-comtoise dont le balancier valse en quatre mouvements. Inutile pourtant d’appeler du secours, les pompiers sont cantonnés dans leurs casernes, les journalistes de plein vent cloisonnés dans leur hôtel et tes anciens amis emportés dans le maelstrom, siphonnés qu’ils seraient de te venir en aide maintenant, alors que toute la tragédie se joue.

Dans le cabinet ton poste radio à piles crachote des nouvelles peu rassurantes. Un gros entrepreneur de Washington, plus apte à pétrir le béton à la tonne qu’à diriger son pays, annonce en rigolant que l’Europe va être submergée par une vague bleu marine que lui-même va gonfler pour mieux en assurer le résultat dévastateur. Mais comme tout le monde ici est claquemuré dans l’étanchéité de son opinion, dans son manque de courage politique et son extrême égoïsme, tu regardes le cul de la bouteille en laissant tes lèvres collées au goulot, et tu avales le puissant breuvage de la déconvenue, de l’impuissance à remonter ton moral, celui de ta femme et de tes enfants, qui en ont marre de chanter la Marseillaise, d’avaler des hosties qui n’ont pas le goût de chips et d’entendre leur mère batailler avec les baleines du parapluie qu’elle verrait mieux étalées sur une table à disséquer le mauvais esprit journalistique plutôt que là, dans l’infernal roulis des tubineaux de fil de sa machine à coudre.

Mais il y a une fin aux pires évènements. Le ciel bleuit, les nuages disparaissent dans un merveilleux coucher de soleil, la vie reprend son cours, le CAC 40 retrouve sa courbe ascendante. La bouteille est vide, certes, mais ton sommeil éthylique a eu raison de ton effroyable peur de mourir dans un pourtant si léger cataclysme. Juste une gueule de bois avant de remonter sur l’estrade, de déclouer les planches et d’enlever les sacs de sablé (sur Sarthe) qui ont évité l’inondation médiatique. Blanchi. Affaire classée. Les micros de nouveau fonctionnent, les images circulent. Les amis reviennent, tu es redevenu le meilleur. Ton épouse te tisse un pull-over, c’est plus long qu’à la machine à coudre, mais tellement plus fin, plus joli, et demande plus de patience, d’amour. Tes enfants te sautent au cou et te remercient, prennent exemple sur toi, c’est beau la vie de famille. Dans le jardin une centaine de journalistes attendent sagement de te poser la question essentielle :

« Quel sera le premier message que vous adresserez à la Nation quand vous serez élu ? »

« -Buvez du whisky et attendez que ça passe ! »

AK Pô
04 02 2017
Ptcq

(*) véridique

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Comments

  1. Chinaphil says:

    Merci Karouge, pour cette très belle parabole, transposable à tant d’autres domaines…

  2. Tu ne sais pas ce qu’est un cyclone, un vrai ! C’est tout sauf drôle…

    • Ai-je écrit que c’était « drôle » ? Non. Celui qui m’a raconté cette anecdote en a vécu un réel, et bien plus tard, des années plus tard, il me l’a raconté en riant. La différence est là.

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