Black and white little story


imgp1050Voici quelques jours Lilou et moi, Roberto, avions invité des amis, deux couples de notre âge, à dîner. La raison de cette invitation était simple : fêter notre premier versement de retraite, qui nous libérait jusqu’à la fin des temps (les nôtres) de toutes les vicissitudes, travail, chômage, levers matinaux, couchers tardifs liés à ces mondes laborieux où nous avions épuisé toutes nos énergies, nos fatigues et nos stress. Enfin libérés de ce carcan ; la porte s’ouvrait sur la fin ultime avec ses paresses, ses siestes et ses temporalités tranquilles face à la marche d’un monde complètement sorti de ses gonds.

Lilou avait préparé des toasts au saumon pour l’apéritif, et un petit gigot d’agneau en plat principal, garniture haricots tarbais. Nous nous étions même fendus de deux bouteilles de Château Montus, sur la recommandation d’un disciple d’Alain Brumont. La table était mise et nos invités conviés pour vingt heures. Lorsque l’horloge franc-comtoise tapa sept coups le drame se produisit. Patachon, le chat dont vous trouverez en vignette la photo, sauta sur le plan de travail et dévora -il n’est pas d’autre mot- tout le saumon allongé sur les toasts, léchant le beurre et renversant les tranches rondes de pain grillé. Cela aurait pu s’arrêter là. Mais l’infâme animal, lorsque Lilou entra dans la cuisine, n’était plus ce charmant félin. C’était un grizzly. (note de l’auteur de ce texte : le saumon venait de Colombie Britannique, et pas de Norvège, because accord CETA)

Certains me diront, comme je l’ai lu au sujet des cyclones, que je n’y connais rien en grizzlys. A ces personnes je répondrai que nous ne nous sommes jamais croisés en Colombie Britannique. Ceci étant dit (je ne prendrai pas d’avocat pour ces procès d’intention), Lilou poussa un cri, plus de surprise que de peur. Notre pays compte assez d’ours pour ne plus s’étonner d’en rencontrer dans nos bourgades et nos villes. Lilou fut simplement surprise d’en trouver un qui ressemblât à son doudou d’enfant. Déjà, à l’époque, elle aimait les gros doudous qui prenaient la moitié de la place dans son lit, elle les secouait en disant « arrête de ronfler mon Doudou, je peux pas m’endormir » et elle les assommait avec son oreiller. Plusieurs de ses doudous moururent également par asphyxie.

A vingt heures tapantes (à la même seconde que sonna l’horloge) les invités arrivèrent. Lilou planqua le chat-grizzly dans le réfrigérateur et re-toasta pains grillés et de mie avec du pâté de canard H7N8, en promo chez Ronald Mac D. Incorporeted… Li Pong et son épouse Suzi Wang apportèrent une fiole de sauce de Soja 1957 (que vola Hô Chi Minh dans le grand restaurant où il travaillait au début du XXème siècle, à Londres), Donald et Daisy une bombe de crème chantilly couleur/parfum vanille. Pendant ce temps le chat grizzly dans le frigo boucanait le saumon que son ventre peu à peu digérait en fumée cancérogène. Certains diront, toujours les mêmes, que les saumons sont pleins de pesticides, qu’ils ne traversent l’Atlantique (nos saumons norvégiens, qui mémorisent les gaves d’où ils sont partis et reviennent, six ou sept ans plus tard, frayer et mourir) que pour fuir leur voyage sans retour, pour empoisonner les étals des poissonniers, mais ce ne sont pas les seuls, non, ce ne sont pas les seuls, puisque d’autres polluent les tables mises au service des discussions qui ne parlent ni du capitaine Achab ni de « la pêche à la Baleine » de Prévert.

« – Tu as une jolie femme, Roberto ! » déclara Li Pong en me tendant le pot de soja,

– je te remercie, Li, mais ce n’était pas nécessaire de nous apporter ce cadeau. Ta présence et celle de ta charmante épouse suffisait. »

Donald enchaîna :

  • j’avais pensé à vous abonner à Mickey Magazine, mais c’est trop tendancieux, dans ton pays. »

  • je vous remercie tous les quatre. Lilou termine les toasts, nous avons pris un peu de retard. A vrai dire, on est très dubitatifs avec ce CETA qui nous lie au Canada et pas aux USA, quand on sait que les grosses boîtes yankees sont aussi implantées juste dans le pays du dessus. Et puis, comme on dit, un train peut en cacher un autre. »

Nous levâmes nos coupes en disant : «  à nos retraites, bien méritées ! »

Dans le frigo, Patachon le chat grizzly commençait à se remémorer la bataille de Stalingrad, la Bérezina et l’hiver 1954 et ce fut l’heureuse intervention de Lilou, pour la deuxième bouteille de champagne, qui le sauva. Il est bon de connaître parfois des hommes dans le monde animal. Et réciproquement. Non. En effet, dans le jardin gisait une pie semblablement vêtue comme l’était Patachon. Elle était nue dans ses plumes, pleine de tous ses attributs de vie, pas de trace d’une attaque quelconque (balle ou chat). Elle était là, étendue dans l’herbe courte de l’hiver, entière et morte. Comme dans une soirée mondaine on embrasserait une ombre avec qui, plus tard, on coucherait. La pie ne chanterait plus et le chat , par respect, ne volerait pas ses plumes.

Li Pong avait de l’esprit, il aurait pu nous raconter les plus extravagantes histoires de l’industrie chinoise, des usines qui cessent de produire pour cause de pollution, ce qui augmente ici le prix des matières transformées, Il se défaussa sur Suzi Wang quant au fait qu’Hô Chi Minh était vietnamien et non chinois, et nous rîmes en chantant « le quart de rouge c’est la boisson du garde rouge » de Nino Ferrer (que l’on peut réécouter au fond de tous les champs de blé du dessous de la Loire).

Donald nous amusa par un sketch de vendeur de Tupperware dans un salon de Miami (où il avait vendu des skis nautiques et des ailerons de requins dressés pour stopper les migrants cubains qui se noyaient déjà avant, vu qu’ils ne savaient pas nager). Daisy le regardait avec l’effarement des petites gens que le surcroît d’informations botoxe, et qui finissent par n’avoir qu’une expression à la bouche : « tous pourris ! », quand ce sont eux qui sont le ferment de la pourriture, qui entretiennent l’ignorance et parient sur le néant pour gagner le loto du pour chacun sa gueule, branle-bas de combat : des murs, le franc, l’isolationnisme, les étrangers dehors pour faire travailler les nationaux qui depuis cinquante ans ont délégué les tâches les plus dures aux « immigrés ».

Bon. J’ai dit à Daisy et Suzi Wang, par un clin d’œil, que nous avions autre chose à faire que de nous disputer, ce soir étant l’enfin de la fin, que la société nous rembourserait, à soixante pour cent, le travail d’une vie. Lilou apporta le petit gigot d’agneau, un peu caramélisé, et bien aillé de l’intérieur. Les haricots étaient tarbais comme les tarpés bientôt légalisés. Patachon roupillait à mes pieds, prêt à marcher sur mes traces y compris en montagne, dans la neige : il avait ce côté grizzly, ce côté spontané du torrent qui saisit le salmonidé et le dévore in situ, et puis aussi ce poil qui, depuis que je le caresse, ne cesse de grandir dans ma main.

AK Pô
25 02 2017
Ptcq

Comments

  1. BONNIN Alain says:

    la Norvège n’est pas dans l’UE …L’accord CETA n’est pas encore en service …Dans un accord commerciale il y a une multitude de compromis ….

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