La peau de l’Ousse (morne rivière)


pontacq

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Je me suis déshabillé, ai rangé mes vêtements dans le buisson, puis j’ai plongé dans la rivière. L’eau était fraîche et à son contact je perdis la mémoire, ou peut-être est-ce la mémoire de l’eau qui remplît mon esprit d’un vide indolore et fielleux, liquide amniotique enveloppant mon corps d’enfant. 

A l’image d’un râtelier planqué dans un clavier d’ordinateur, l’avenir consommerait avec voracité tout le foin du monde  pour entretenir les actualités liées à ma vie : je chercherai sans nécessité aucune ce qui me manquerait, pour survivre à mes mensonges d’adulte, mensonges intimes qui éternellement envient le mieux et pour lesquels le simple fait de vivre libre et déjà heureux ne suffit jamais. Il en serait ainsi : mes souvenirs dégénéreraient dans un cloud auquel je n’aurais plus accès, et sous mes pieds danserait la tellurique porte cochère de ma dernière demeure. Pour l’heure les vaches, dans les prairies, broutaient, pissaient et déféquaient, garantissant le fait que désormais nul humain, après moi, ne viendrait se baigner. On avait parlé de poliomyélite, de maladie due à la pollution de l’eau, et d’un gosse, cas unique et non vérifié, qui avait attrapé cette maladie. Du coup, toute la jeunesse villageoise avait déserté la rivière. Alors a commencé le grand déclin des rivières, abandonnées par leurs premiers défenseurs.

Il m’arrive souvent, installé dans la nuit claire, de regarder le croissant de lune et son étincelante étoile parcourir le ciel. Je ne pense à rien, les yeux ouverts. L’eau des rivières ne pique pas les yeux, sauf quand on pleure de devoir renoncer à un ultime plongeon, à quelques brasses. Et des vingt enfants et ados que nous étions, tous mourront à mille lieues de la rivière. Les baignades furent interdites, et la pêche à la truite, au cabot, le frétillement sous les doigts glissant sous les rochers balayés par l’eau vive, les shorts retroussés, les T-shirt mouillés, et je me suis déshabillé, ai rangé mes vêtements dans le buisson, mon père n’aurait pas du tout aimé que je revienne à la maison sale, trempé, mais le poisson, la truite polissonne, c’est le copain qui (soi-disant) l’avait attrapée et mon père le félicitait de sa prise.

Installée dans la nuit claire, ma vie petit à petit ressemble à une existence bien remplie, un cours d’eau jamais à sec (sauf certaines poches). Le croissant de lune et l’étoile des autres. Sur la rivière encore, les « grands » construisaient des radeaux, avec des bidons d’huile vides et des chambres à air récupérés chez le garagiste de l’avenue de Barèges (Pau), matelas de bambous volés au pied des tours Aspin en construction. Ainsi, glissant sur l’onde du temps, avaler goulûment dans le râtelier d’un clavier tout le foin d’un monde en carafe, en dévorer tous les souvenirs, boire jusqu’à plus soif le jus des chapardages. Enfin mourir de sa belle mort, n’attendre que le cloud d’un cimetière bien réel, d’un dernier souffle d’aventurier parti en fumée. Installé dans la nuit claire, entre un croissant de lune et la morsure d’un dernier baiser, le picotement d’une étoile, d’une eau gazeuse dégoulinant en mince filet sur les lèvres aimées.

Hélas, l’eau des rivières est devenue le miroir sans tain de l’indécence humaine. Dès que le regard la transperce, les algues, le glauque, le verdâtre et le marronnasse en gèrent le fond. La pluie ne nourrit plus les rivières, elle pleure autour et noie parfois villages et terres agricoles. Elle joue le jeu des naufragés de l’enfance, elle saigne, la pluie, elle saigne mais en aucun cas ne se veut sacrifiée ; la pluie n’est aux rivières que ce que nos rires d’enfants nus plongés dans l’eau claire, calme et joueuse, dans ce qui était nos habitudes estivales, nos retrouvailles balnéaires, nos petites amourettes : l’eau devient peu à peu souvenir du néant, elle coule dans les siphons d’éviers, de baignoires, dans les pivots, les rampes d’irrigation, les tuyaux d’arrosage…

Mais nul ne s’en souvient : la mémoire s’est noyée dans d’autres afflictions. Et les enfants se baignent dans des piscines rondes achetées dans les grandes surfaces : grandes surfaces pour de petites piscines riquiqui sans poissons ni canards. De quoi noyer dans un verre d’eau des souvenirs devenus avec le temps imbuvables !

AK Pô
02 03 2017
Ptcq

Notes : Paris 2024 ?

baignade dans la Seine il y a 60 ans (au moins)

Comments

  1. Idelovici Françoise says:

    ET les puits il y en a dans les jardins !
    Mais le bar « des pécheurs » est fermé depuis longtemps .

  2. JE LIS DANS MON LIT ET JE COULE DE SOURCE…
    MERCI CHER K.

  3. ce qui est un peu triste, mais je reconnais que mon article est mal ficelé, est le fait que personne n’ait cliqué sur le lien Paris 2024 , en bas du texte. Car la finalité était qu’il est quand même assez terrible de savoir qu’il serait possible de se baigner dans la Seine, à Paris (en 2024, mais n’est-ce pas aussi un doux rêve?), alors que nous en sommes incapables dans nos petites rivières.
    (j’ai lu hier qu’un lâcher de truites aurait lieu entre Idron et le pont du Buisson Bizanos-Pau, sept prises par pécheur maxi). Les survivantes prendront certainement le train vers Oloron.. D’où il faudrait parler des pesticides et des multiples pollutions, aux rejets illégaux liés aux rivières, Un domaine que je ne maîtrise pas, parmi tant d’autres.

  4. Larouture says:

    La mémoire de l’eau. La vraie…
    Dans mon village, je suis frappé par le nombre de vieilles maisons, ruines ou lieux-dits qui étaient éloignés de toutes sources. Pourtant les gens arrivaient à vivre et à mourir aussi, notamment les plus jeunes.
    L’eau était précieuse et avait des usages en série. Par exemple l’eau de la vaisselle servait ensuite pour la toilette des pieds.
    Beaucoup de puits ont été construits au XIXe voire plus tard. Dans les coteaux, l’eau des rigoles était détournée dans les champs en pente et irriguait par débordement les herbages ou cultures. Dans les champs situés dans la plaine, des rigoles convergeaient au centre des parcelles pour garantir un réservoir d’humidité en été.
    Dans les années 60, l’adduction d’eau a été installée. L’usage des puits a cessé.
    Les rigoles ont été approfondies, les haies ont été arrachées, les parcelles agrandies et drainées.
    Etc, etc…

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