Comment j’ai fait fortune


A quinze ans j’étais scout. Nous passions des week-ends à camper, prier et trouver une flamme qui naissait dans les Pénates de nos culottes courtes. La nuit, nous étions dévorés par une multitude d’insectes, moustiques, puces des bois, araignées à huit pattes velues, et nous réveillions au matin couverts de boutons, de rougeurs de tailles offrant à nos corps en pleine mutation un éventail de teintes et de dimensions fort diverses.

C’est donc à ce moment de ma vie que m’est venue l’idée de revendre ces boutons à la mercerie du village. La guerre des boutons d’Yves Robert venait de sortir au cinéma et les ouailles des messes du dimanche, trop pauvres ou trop bourgeoises, les utilisaient pour la quête comme monnaie sacerdotale. Les boutons d’urticaire n’étant pas divisibles et la mode des petites coupures pas du tout répandues dans les offices religieux, chacun y allait de son aumône en boutons de veston, de culotte, de roses à Marie. Pourquoi, dans ce cas, ne pas offrir nos services auprès de la mercière, qui était sans aucun doute la plus belle femme du village ?

Ma première démarche dans sa boutique fut assez intrépide. Je lui racontais que les boutons que je lui proposais n’étaient pas issus de maladies telles que rougeole, scarlatine, etc., mais de piqûres issues d’un milieu naturel, aux réactions biologiques saines et dont le bon sang scout garantissait la qualité. Madame Louisette, la mercière, me demanda alors de voir la collection que j’étais en devoir de lui présenter. Elle me demanda de me déshabiller, afin de ne pas confondre les boutons manufacturés des miens. Je m’exécutai, le rouge au front, et c’est dans la tenue d’Adam qu’elle ausculta mes bijoux. Dix minutes passèrent, quand elle me proposa :

« – pour ces échantillons, je peux t’offrir cinq sucettes. C’est un bon prix, réfléchis et reviens mardi pour me dire si c’est d’accord. »

De fait, j’organisais un jamboree durant le week-end, et, assis autour du feu, nous discutâmes en grattant la guitare sur des airs de Baden Powell (le brésilien). Je racontais aux autres ados, une dizaine, que Louisette donnerait au maximum cinquante centimes du bouton, selon étalonnage du diamètre des piqûres épicuriennes. Ce n’était pas cher payé la grattaire et le sang perdu. Je me proposais donc de servir d’intermédiaire, prenant au passage une commission pour couvrir mes frais de représentation. Cela fut accepté à l’unanimité.

Le mardi suivant, j’entrais chez la mercière, et déclarais que j’étais d’accord pour une sucette et quatre francs par lot de boutons, les miens comme ceux de mes coreligionnaires, signalant au passage que nous avions en stock quelques punaises des bois, quelques boutons nacrés et irisés par les démangeaisons, qu’enfin en tant que fournisseurs de boutons nous contribuerions, mes camarades et moi, à la prospérité de sa boutique. Nous tombâmes d’accord. La première sucette qu’elle tira de sous son tiroir-caisse reste encore un des plus beaux souvenirs de ma vie. Son goût était impardonnable, mais comme le dit notre devise : « scout d’abord, scout toujours ».

Mon commerce fonctionna à merveille (je gardais soixante quinze pour cent de commission sur la vente de boutons de mes associés), jusqu’au moment où chacun des membres de notre confrérie perdit son pucelage. L’aire de la fermeture éclair venait d’atteindre les boutiques de vêtements, et tout devenait art de zipper, sauf les slips et les chaussettes. Tous les gosses lisaient des bandes dessinées dont Guy l’Eclair était le héros à la mode. Mes anciens amis ne campaient plus, la plupart allaient dans la résidence secondaire de leurs parents, entre Deauville et Arcachon, et des produits sous forme de bombes à tirette (« Fly Tox ») permettaient de lutter par rafales de DTT sur les moustiques, ce qui se développa, par avion, du côté de la Grande Motte, en Languedoc Roussillon.

Dix ans plus tard Louisette, quant à elle, était en liquidation judiciaire. Ses boutons de vraie nacre, d’ambre fossile de conifères, ses camées, n’avaient pour les maintenir sur de beaux tissus que du fil à retordre. Moi, j’avais su évoluer : à vingt ans je montais (avec l’argent amassé sur la crédulité de mes copains scouts) ma première entreprise de fabrication de… boutons. Les temps avaient changé, les boutons d’un nouveau genre connaissaient un essor extraordinaire. Il y en avait partout, et de plus en plus : boutons de sonnettes, de digicodes, de téléphones, de distributeurs de billets, de zapettes, de jeux télé, d’alarmes de sécurité, y compris nucléaire, partout où il fallait appuyer j’avais mis le doigt et gagnais des cent et des mille. Pourtant, quelque part en moi, j’avais perdu le goût de la sucette, le goût du premier marché, le goût du sang dans la trompe d’un moustique, et cette fortune que j’avais amassée sur le dos des autres…

Depuis, j’ai perdu Louisette de vue. Et ce matin, Rose était dans ma vie, avec ses mots ses parfums et ses ongles peints :

« – chérie, lui ai-je dit, laisse-moi faire, tu as un gros bouton sur le nez !

« -surtout n’y touche pas, il m’appartient, c’est mon bouton de rose, ma fleur, il vaut de l’or ! »

Alors nous avons éteint la télé. Un moustique entrerait par les persiennes, et tout recommencerait. Comme dit le proverbe karougien :

« Un été sans moustiques est une mercière sans boutons . » ( écrit1984)

AK Pô
19 03 2017
Ptcq

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