Texte écrit voici plus de 35 ans (sans retouches) par un type qui y est presque. Devinez qui.


31 octobre 1982

Les jours de pluie s’installent, au-dessus des murs aveugles des arrières-cours, et dans le ciel d’épais nuages voguent, au gré des courants d’air. Il est sept heures et ce lundi-là il sait que le chemin de l’usine n’emportera plus son corps épais, aux muscles poisseux, ni sa calvitie masquée par une casquette en serge grise. Cette constatation ne lui arrache même pas un sourire. Soixante cinq ans défilent sur le front de l’homme, et la retraite est devenue réalité.

La retraite, la renonciation, le travail, les amis de toujours dès lors peu à peu vont se mettre à reculer, le quotidien grignotera cette part d’insolence qui conduit le plus simple des ouvriers à travailler. Isolement des jours, quand seul sous la mansarde du sixième étage, il regarde se fracasser les premières gouttes d’une pluie qu’il ne partagera plus. Les frasques des copains, le bruit assourdissant des machines, l’atelier symbolique, et l’habitude devant laquelle ses yeux secs, ronds et noirs se dressent direction horloge, tasse de café brûlant, dix minutes pour la cigarette, trois pour le manteau, le blouson,trouver les clefs, fondre dans l’escalier le bus de sept heures vingt huit. La pluie germe sur les plaques de zinc du toit d’images normales. Rentrée de septembre. Crise politique. Meurtres, scandales, électoralisme forcené, usines en grève.

Le chat de la concierge se profile sur la gouttière. C’est l’heure du biscuit trempé dans du lait tiède. La pluie est la pire ennemie des chats. Visite empreinte d’étonnement. Chaussée glissante. Le biscuit avalé, le lait lapé et l’homme, tranquille, presque triste,qui ne s’affaire pas. Et cette boule de poils d’un noir de jais ronronne, quémande en minaudant un rabiot de nourriture, chat de concierge. Combien-t’ième chat noir au nom ridicule émergeant dans la mansarde, qui disparaîtra dans quinze jours, un mois, définitivement. Passage. Ils rentrent dans l’usine, pointeuse tac-tac, vestiaires du matin métal grippé et cadenas costauds.

La pluie noie son propre chagrin, et malgré la déformation de l’extérieur sous l’abondance d’eau sur les vitres, il observe le jour blêmir dans l’atelier, les machines des tourneur fraiseur chaudronnier fumiste, ces métaux en tortillons, serpentins rigides, voix fortes, puissantes, sirène d’embauche. Le chat semble admettre la suprématie de la pluie, se lèche avec ardeur. Des jours entiers à poursuivre la nuit fatidique. Chat noir au velours moiré, lumineux, disparition prochaine, détournement d’amour passager. Souvent d’autres matous passaient mais seuls les noirs s’arrêtent ; pélerinage intime. Séjour vagabond. Pièces métalliques lourdes.

AK Pô
11 04 2017
Ptcq

A Patachon, mon chat favori, disparu comme plusieurs autres avant lui, sans raison ni traces, mais par d’ invisibles animosités.

Patachon

Comments

  1. Samie Louve says:

    très beau texte en effet … et très beau chat … il ressemble beaucoup à mon Emilie jolie … disparue depuis … depuis … que les chats sont beaux, dignes … là lorsque nous ne les attendons pas … partis sans prévenir quand nous les croyons si près de nous … quand ils sont libres de nous … et nous si attachés à eux !

  2. Les chats, dit-on, ont neuf vies. Patachon vient sans doute d’en épuiser une, car après quatre jours d’absence le revoici, clopinant sur trois pattes, mais entier et vivant.
    Je lui avais donné procuration pour le vote du 23 avril, en lui disant : si les noms se terminant par « on » riment pour toi avec c.n, ne vas pas non plus à Seignosse le P… pour faire ton choix, qui sera le mien. Comment, Patachon, tu veux voter Mélenchon, après avoir lu l’article de DS ? Tu veux que Pandémonium soit la capitale du Monde? Bon, d’accord, mais ce soir tu dors dehors, avec les collègues (Léo et ses 3 pitchous, Grassouillette, Causette, Rouquinou et Finnekeue la jouvencelle). La révolution est en marche et le trou de l’urne est béant , forme rectangulaire tracée sur l’incertitude des uns et la résignation des autres .
    Mais, en vérité, je t’ai donné un faux papier, car c’est pour toi que je voterai, Patachon ! le seul qui tiendra ses promesses.
    Ton ami, Ravichon.

  3. Helene Lafon says:

    Très beau texte qui a très, très bien vieilli… Pas une ride ! La retraire attendue, espérée, inespérée et pourtant si déroutante, si inquiétante lorsqu’elle est enfin là ! Je me plais à le dire et à le redire, j’ai découvert et rejoint AltPy le dernier jour de mon activité professionnelle… Un signe du destin.

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