L’immortalité amorale


Quand j’ai demandé à Dieu à quelle heure sonnerait mon dernier battement de cœur, il a trouvé ma question si stupide qu’il a euthanasié 160 macaques avant de faire un AVC. La caissière de la Pinède des singes, qui n’était en fait que la femme de Dieu, était encore scotchée derrière le guichet d’entrée du zoo. Quand elle a appris la nouvelle, elle m’a rendu la monnaie en grimaçant. Son heure à elle était venue de la viduité et j’ai compris qu’un AVC pouvait alors en cacher un autre, et que l’existence de Dieu ne posait plus question, puisque le couple était moribond.

Alors, je me suis amusé à croire (il faut bien croire en quelque chose et n’importe où) qu’au Paradis, laissé vacant par son principal occupant, existait depuis des siècles des VHS, des CD-Rom, des magnétophones, des lecteurs de DVD, des caméras et tous les matériels nécessaires pour filmer nos vies et celles de nos ancêtres. Qu’une fois installé dans le canapé de l’immortalité de l’âme nous pourrions visionner à loisir nos existences terrestres, ainsi que celles et ceux qui nous ont précédés. Un peu comme on appuie sur la touche « chaînes à la demande » des box internet, sauf que la gratuité serait de mise, selon ce que nous aurions versé en humanité, probité et amour du prochain sur la planète bleue. Un genre d’abonnement ad vitam aeternam, une rente semblable à celle que nous fournissait jadis l’Assurance Vie, devenue Assurance Trépas mais pas trop tu as tout ton temps maintenant c’est tous les jours dimanche et comme Dieu est mort il faudra que tu ailles passer une heure à la messe chaque jour, (mais tu peux apporter des pop corn et commander sur ta vertueuse-virtuelle tablette un burger frites aux mécréants d’en bas, métallos au chômage recyclés dans la rôtisserie de l’Enfer depuis cinquante mille lunes et cuites sur des myriades de langues de bois qui alimentent la fournaise).

Pour ceux qui ne connaissent pas le Paradis, et je sais que vous êtes nombreux, c’est un peu compliqué au départ pour s’y retrouver, ou tout du moins, trouver d’abord le canapé qui vous est assigné. C’est une autre dimension que de découvrir, par exemple, un maroquin quand on quitte la vie d’élu municipal pour quarante jours de traversée d’un désert plein de cirages. Mais une fois que le velours entoure vos fesses, qu’elles sont bien calées, vous n’avez que l’embarras du choix. Et quel choix ! La Bibliothèque Nationale François Mitterrand, celle d’Alexandrie, de Wahington, de Saint Petersburg, même celle de madame Dieu ne sont rien en comparaison de celle qui se présente à vos yeux. Tout y est. Et le premier bouquin, la première vidéo, c’est votre vie à vous, de A à Z. Vous pouvez tout relire et revoir dans les moindres détails de ce que vous étiez, vivant. Les cauchemars et les rêves ne sont disponibles que sur demande écrite, car certains faits passés sont en contradiction avec l’intermonde Déo Jupitero Luciférien. Mais il ne faut pas non plus trop en demander contentez-vous de revivre votre vie (si l’on peut dire) avec ce qui vous est proposé, gratuitement je vous le rappelle, sinon vous irez réchauffer des burgers et éplucher les patates avec Pujadas.

Ainsi, confortablement installé dans le canapé paradisiaque, j’ai visionné mon premier film : ma vie. Au début, c’était rigolo de me voir petit, avec ma mère qui me tenait dans ses bras, avec son crâne tondu. Elle avait l’air triste, mais les temps étaient rudes. Mon premier bain dans l’évier de la cuisine, puis dans la bassine en zinc. Puis la télévision, Léon Zitrone, et mes premières expériences de chimiste dans la baignoire, avec une allumette et quelques pétarades dans l’eau, et ensuite je me suis lassé de voir cette vie, la mienne, qui deviendrait aussi monotone par la suite et dont je connaissais sans m’en souvenir les hauts et les bas, une vie routinière, une vie de macaque dans une pinède, de fonctionnaire derrière son bureau, de secrétaire de madame Dieu quand elle s’appelait encore Jocelyne…

A ce propos, c’est vrai que madame Dieu était une bonne patronne. On fabriquait industriellement des canapés où les vivants pouvaient à moindre coût regarder la vie des autres vivants (?) en se réjouissant de n’avoir rien d’autre à faire, sinon boire des colas et des bières en sautant sur les coussins. Elle n’avait de son mari qu’une consigne : « ne prends pas mes enfants pour des connards sauvages, mais pour les autres, fais ce qu’il te plaît (mais recycle les canettes si tu veux te payer des bagues avec de vrais diamants». Madame Dieu me regardait dans le bleu des cieux dans le blanc de ses yeux de baleine aux yeux bleus et moi, je le vois, revisionne à loisir, je gratte un bout de papier blanc, qui fait la neige en hiver désormais. Les ouailles n’y sont pour rien, en vérité je vous le tais.(au creux de la taie de vos oreillers)

Mais le plus sympathique, le plus comique, est le spectacle permanent de la vie terrestre de celle des autres, des nantis, des présidents, des dictateurs, qui sont morts et ont vécu la folle aventure du Pouvoir. Extérieurement dominants, ils étaient tous minables dans leur vie privée, comme si le pouvoir privait l’homme de son essence même : la simple élégance de vivre parmi tant d’autres, sur le même fil du temps qui passe et réduit en poudre les plus résolus à conquérir l’éternité. Jocelyne m’avait prévenu : « tu es un charmant jeune homme mais ne te fais pas d’illusions : tu paieras ton canapé comme les autres, si jamais tu es admis là-haut. Sinon, tu seras aux fourneaux dans le sous-sol, avec Pujadas et Edwy Plenel, Yann Barthès et tous les humoristes de France Inter, sauf Pierre Emmanuel Barré, qui s’est suicidé à temps.

Dans les dernières images de mon premier film (ma biographie filmée par un ange cannois sans doute) dont j’étais le héros, je demandais à Dieu à quelle heure sonnerait mon dernier battement de cœur, et sa réponse était aussi stupide que ma question : « quand ton sang cessera de couler dans tes veines. »

Mais je crois qu’on avait déjà bien trop bu du rouge, ce soi-disant sang du Christ, quand il a fait son AVC. Jocelyne peut en témoigner.

AK Pô
20 05 2017
Ptcq

http://www.sudouest.fr/2017/05/20/c-est-un-cauchemar-3462818-3394.php#xtatc=INT-1-%5Blien_coeur_article%5D

Comments

  1. L’âne est-il aussi de Galway?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :