Lettre ouverte à Monsieur Bayrou sur les spectacles


Monsieur le maire,
Mon cher François,

vous nous donnez le triste spectacle d’un homme qui, briguant les suffrages du peuple dont il se dit le défenseur, sombre dans les caprices d’un monarque. Quoi ! non content d’avoir muselé les artistes locaux en leur supprimant les subventions – ne les conservant qu’à quelques privilégiés qui depuis des lustres se gobergent aux dépens de la population qu’ils méprisent, se servant d’elle sans retour ni gratitude –, vous nous imposez, sur les spectacles, votre loi, c’est-à-dire vos goûts et vos menus plaisirs. En privant les artistes palois de toute activité, vos confisquez les tréteaux au peuple. Ainsi, du haut de votre superbe, vous perpétuez l’injustice qui, depuis le règne de votre auguste et facétieux prédécesseur, a plongé notre ville dans l’inertie culturelle ou l’élitisme pour moi-même.

Désormais – et cela se confirme dans la conservation des privilèges et des largesses consentis à l’Orchestre National de Pau, seuls les bons bourgeois de Trespoey et de la Place Royale ont accès aux réjouissances du théâtre. Eussiez-vous été genevois, en des temps pas si lointains où Voltaire ricanait assis sur son fauteuil – car on ne ricane jamais aussi aisément que confortablement assis dans un fauteuil Voltaire ! -, qu’une confiscation de la comédie eut été votre arme absolue.

Que vous reproché-je ? Rien de moins que de vouloir faire de notre ville le sanctuaire du bon goût parisien. Pour exister le théâtre doit être populaire ; il doit naître et croître dans les faubourgs et non sur les boulevards ; il se doit souvent d’être vulgaire, irrévérencieux, brutal, quelquefois assassin, insolent, sordide et grandiose, ridicule parfois, vain, malpropre et incivil, mais toujours sincère et spontané. Il naît des tripes. Il ne se fabrique pas, il s’invente. On ne décrète pas son génie. Et le génie est dans le peuple, monsieur, pas chez les ignarques qui vous courtisent. Il y trouve sa source et sa raison d’être. En privant ses enfants des modestes ressources et de l’accès aux scènes, c’est la création que vous bâillonnez. En ce sens, vous perpétuez l’œuvre de certains de vos prédécesseurs qui ont su, tantôt par sottise tantôt par malice, museler les bateleurs qui osaient contester leur édits.

Séduit par les sirènes d’un parisianisme décadent, vous embourbez l’âme de notre ville.

À trop vouloir caresser le poil, on finit par user la peau… Mais vous êtes malicieux, cher François, et vous n’ignorez pas que Paris vaut bien une messe, surtout quand elle est basse. Aussi avez-vous préféré troquer votre béret béarnais avec le bonnet du fou, faute de trouver une couronne en carton adaptée à votre port de tête.

François, vous qui fûtes mon ami le temps d’un serrement de mains, ne laissez pas s’éteindre les lumières sous le boisseau, soyez téméraire et clairvoyant, redonnez vie aux mourants, soyez l’ange de Pau. Vous en serez chéri par le peuple, lui qui sait aimer d’amour et qui peut faire d’un petit caporal ambitieux un empereur puissant et magnanime. Comme lui, vous ne devez avoir pour seule ambition que le bonheur de vos gens. Sans cela les caresses de la cour ne vous épargneront pas les épines du jardin.

Il ne faut pas considérer que se sera pour vous une ténébreuse affaire de rétablir les arts et les lettres dans une cité qui en est cruellement dépourvue depuis des lustres. Mais il semble que vous n’ayez pas choisi le meilleur instrument pour cela. Il n’est pas trop tard pour vous ressaisir, pas trop tard pour mieux faire. Encore un effort, monsieur notre maire, un sursaut d’audace et de lucidité. Encore un pas en avant.

Sans doute allez-vous juger de haut cette lettre. Qui est ce petit, ce sans-grade ? De quoi se mêle-t-il ? Où est sa légitimité pour m’invectiver de la sorte ? Et vous aurez raison. Vous êtes élu du peuple, l’un de ses dignes représentants qui ne briguent ses suffrages que pour se flatter de les recueillir. Et, à l’instar de vos pairs, vous êtres notre conscience et notre vérité. Notre Pravda ! Vous poursuivrez : si ce petit a tant d’idées altruistes, qu’il se présente aux élections pour prétendre à ma place. Mais, François, pour prétendre à votre place, il me faudrait être vous. Et cela, voyez-vous, je ne le veux pas. Être vous, ce serait renoncer à être moi, et donc renoncer à la sincérité, à l’humilité, à l’insignifiance de mon moi. Être vous, ce serait renoncer à toutes les faiblesses qui me constituent. Non, merci. Je ne suis ni le chêne ni le tilleul, mais je bois dans mon verre !

À relire cette lettre, je trouve mes propos sentencieux et hautains. Cela me semble vain et inutile, comme est vaine et inutile la politique culturelle que vous illustrez. Mais vous êtes le cocher et nous sommes les mouches. On peut vous piquer le bout du nez, cela ne vous fera pas sortir de vos ornières. Car ce sera toujours celui qui tient le fouet qui gouvernera…

Je baise les plis de votre robe,

Christian Lemarcis

Crédit photo : http://evasion-online.com/tag/theatre-de-masque

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Comments

  1. Xavier Asnaro says:

    Je comprends et apprécie votre lettre à FB, pour autant que fait l’adjoint au maire en charge de la culture ( Le Dr+Conseiller départemental + président d’association + Adjoint au Maire et responsable de la culture) à PAU, un homme sûrement « bionique » au vu des fonctions qu’il pense maîtrisées…

    C’est uniquement une question ?

    Car à PAU, j’ai l’impression que la Culture est d’abord la chasse garder de FB et l’adjoint exécute !! Merci

  2. Troll Benêt says:

    M. Lemarcis, vous écrivez sans doute bien et vous aimez vous écouter écrire, mais seriez vous assez aimable de préciser au béotien que je suis l’objet précis de votre questionnement et les raisons exactes de votre ressentiment à l’égard de notre édile?

    Pour les gens simples, qui ne sont pas de la partie, le moins que l’on puisse dire est que votre billet est particulièrement obscur. A moins qu’il ne s’adresse qu’à M. Bayrou? Dans ce cas, il était inutile de le faire paraître sous forme de lettre ouverte.

    • Merci cher commentateur au si fin patronyme, quoique masqué – mais bon! c’est normal s’agissant de commedia dell’arte -,
      mais :
      je ne ferai pas de réponse à vos légitimes observations.
      En effet, il s’agit d’un billet d’humeur et l’humeur – comme l’humour – se meurt quand on la justifie.
      Ce fut juste une courte promenade dans un jardin fleuri…

      • Troll Benêt says:

        Merci cher M. Lemarcis,

        Deux mots, le premier personnel, le second plus intéressant:

        Si vous ne suivez pas régulièrement ce blog, sachez que mon pseudonyme m’a été attribué par M. Braud pour la partie Benêt, et par le dénommé Peyo pour la partie Troll, l’assemblage final étant dû à M. PierU. Je ne fais donc qu’obéir humblement aux désirs de ces messieurs.
        Il est dommage que vous ne désiriez pas éclaircir la querelle qui vous oppose à M. Bayrou. Même si nous ne sommes pas gens de théâtre, nous apprécions le spectacle vivant en tant que spectateurs, et nous aurions donc aimé apprendre auprès de vous.

        En outre, en ce qui me concerne, les échecs me passionnent.

        Dommage, donc.

        • LEMARCIS says:

          Je comprends votre questionnement, cher ami encéphale échéphile ; voici donc quelques pistes de réflexion.
          Est-il normal que les compagnies locales se voient confisquer l’accès aux scènes municipales, au profit de compagnies parisiennes grassement subventionnées par ailleurs ?
          Est-il normal que les subventions – qui s’amenuisent au fil des ans – ne profitent qu’à des gens peu scrupuleux dont le niveau de créativité et l’ouverture à la population avoisinent le néant, quand il ne s’agit pas d’enrichissement sans cause ?
          Est-il normal qu’aucune action pédagogique envers les enfants ne soit développée ? En effet, depuis la mise à mat de la compagnie de l’Échiquier – chère à mon cœur transi -, il n’y a plus de programmation scolaire régulière et nos jeunes sont privés de tout accès aux représentations vivantes de nos classiques. C’est un peu Molière qu’on assassine !
          Est-il normal d’entretenir au niveau budgétaire qui est le sien l’Espace Pluriel qui ne bénéficie, en termes de retombées culturelles, qu’à une poignée de favorisés ?
          Est-il normal qu’une petite ville comme Pau supporte à elle seule l’entretien d’un appareil budgétivore comme L’OPPA, au coût de fonctionnement correspondant à celui d’un orchestre régional voire national ?
          Est-il normal qu’il n’y ait plus de salon du livre, mais une grosse opération de communication politique de soi-même et de mes amis, au détriment d’une diffusion locale ?
          Est-il normal que nos musées s’empoussièrent sous leurs drapés, dans le train-train d’un fonctionnariat confortable et vieillot ?
          Est-il normal que nos quartiers se meurent faute de développement social et d’ambition culturelle ?
          Certes le réseau communautaire des médiathèques fait du bon boulot. Mais est-il normal que la communauté dispose d’autant de lieux redondants dont certains sont en léthargie profonde et où un personnel pléthorique s’ennuie en permanence ? Il en est de même pour le nombre de salles dont certaines – comble de l’incompétence en matière de programmation – diffusent les mêmes spectacles, lors même que le public n’est pas extensible ?
          Est-il normal que certaines entreprises privées jouissent de lieux et de financements publics alors que la politique culturelle municipale s‘enlise sous une administration poussive? Est-il normal d’entretenir cette administration qui – au final – ne sert à rien ?
          Enfin, pour terminer sur une fausse note d’humour, est-il normal de subventionner l’harmonie municipale – belle litote ! – à ce niveau ? Elle, elle ne manque certainement pas de piston…
          J’en passe et des meilleurs, comme dirait le père Hugo.
          Il y a dix ans bientôt, déjà dix ans, j’ai eu l’occasion de m’entretenir longuement à ce sujet avec François Bayrou, alors candidat normal à la mairie. J’espérais naïvement avoir été entendu, faute d’avoir été compris. Hélas, du festival Hanin au festival Deschamps, rien n’a vraiment changé sous le Beth Ceu de Pau, bien au contraire…
          Alors MERDRE, comme dirait le père Ubu.

          • Troll Benêt says:

            Merci pour ce foisonnement d’interrogations pertinentes au sujet de la politique ou de l’absence de politique culturelle de la ville.
            Vous pourriez, j’en suis sur, en tirer plusieurs articles propices à stimuler la réflexion des lecteurs d’AP en particulier et des Palois en général.

            • Commencez par vous poser la question de la valeur de votre troupe. Vous pleuriez déjà sous MLC. D’autres troupes paloises font de bons spectacles, avec des gens motivés.
              Par ailleurs : un type de Jurançon (je n’ai plus l’article sous la main) veut créer une troupe « pro » : inscrivez-vous, vous en êtes capable. Mais restez simple, restez humble !
              Alors on pourra vous dire « salut l’artiste ! ». Ce n’est pas le cas, au jour d’aujourd’hui.

              • Chère ou cher, bon, faute de nonosse à ronger, je dirai chair karouge *,
                « D’autres troupes paloises »…Bing!!!??? Hum!!???! Watsch???!! Scouff!???!! Brunch!!!!
                Je m’étrangle, je ma fais atomiser la luette, je me désacralise le sacrum….
                Quelles troupes ? A Pau ? En Béarn ? Au cirque de Gavarnie, peut-être…
                Diable de Vauvert, par les couilles du Vert-Galent, rien ne escarbille autant les mirettes ni ne m’esbigne les ovaires, surtout quand ils passent au rouge, au Kar-chair-rouge !
                Non, soyez sérieux, d’autres troupes paloises, mais ça n’existe pas, ça n’existe pas.
                Bien sûr, si vous appelez troupes un quidam qui met en scène son concubin – quand il ne s’admire pas lui-même dans son propre miroir – oui, là, vous en avez pléthore sur la place du foirail.
                Mais une vraie troupe professionnelle, constituée d’une structure administrative et de plus de dix intermittents en permanence, qui donne en alternance plus de cent représentations par an, devant plusieurs milliers de spectateurs – jusqu’à 6000 pour le Théâtre de l’Échiquier -, qui fabrique ses décors, qui monte ses tréteaux jusque dans les villages les plus éloignés de la Kapital du royaume, qui se déplace dans les écoles pour faire une action pédagogique après les spectacles scolaires, et tout cela, chair karouge, SANS SUBVENTION…
                Citez-nous en dix, citez-nous-en même cinq, allez, citez-nous en seulement trois, deux, une…Citez-nous en zéro!
                Car ça n’existe pas.
                Certes, il y en avait autrefois, sous le règne de Dédé le Dandy magnifique. Il y avait Le Gaucher de Stéphane Blancafort, puis il y a eu notre Échiquier. Deux troupes en vingt ans, c’est peu pour Pau, non ?
                Certes nos spectacles n’étaient pas parfaits, mais notre public était assez indulgent pour nous être fidèle. Et cela suffisait pour nous rendre heureux. Puis vint MLC et ce fut la dernière séance.
                Chair Karouge, sache que je ne réclame rien pour moi; je ne tiens ni une sébile d’une main ni un cocktail Molotov de l’autre, car ma troupe est défunte aujourd’hui et je suis moi-même moribond. Je demande simplement qu’une action culturelle soit reprise au profit des seuls palois et surtout de nos enfants qui le méritent tout autant que les petits parisiens qui fréquentent les matinées classiques de la Comédie-Française.
                Ne partageriez-vous pas avec moi, très humblement, mon très chair karouge, cette modeste ambition ?
                Christian Lemarcis, pseudonyme de « trou-du-souffleur »
                * J’ai assez peu d’estime pour les gens qui se dissimulent sous leur pseudonyme pour décréditer quand ce n’est pas insulter sur le net, mais bon, c’est là un vice à la mode, comme dit Molière, et il faut l’accepter comme on accepte la bêtise ou l’incompétence.
                Sortez voilé (e), dieu vous reconnaîtra, mon bel K rouge!
                http://theatre.echiquier.free.fr/

          • un passant says:

            Assez injuste, le parallèle entre la « programmation Deschamps » et la « programmation hanin » car la première est d’une autre ambition ; Ch. Lemarcis le sait bien. Mais justifiée pourtant car elle est le fait du prince et de la princesse parisienne.
            Et tout le reste tellement vrai !

            Christian Lemarcis a oublié, dans le chapitre éducation qu’il affectionne, le piteux état du Conservatoire auquel les crédits sont réduits comme peau de chagrin, les profs non remplacés, les horaires des enfants réduits et pourtant la participation des parents rudement augmentée. Quand, en effet, on ne refuse plus rien au Maestro de l’OPPB. On attend une évaluation de El Camino et qu’on nous réponde : que deviennent les enfants ainsi formés arrivés en CM2 ? (réponse : on les laisse s’égayer dans la nature. Plus rien. El Camino ne produit rien. Ni éducation ni enseignement musical. rien)

            Continuez à être aussi vigilant et pertinent, Monsieur. Nous vous en savons gré. Il fut un temps où nous nous croisions, ne serait-ce qu’ici

  3. Eric Gildard says:

    Sur le fond : l’idée de défendre le théâtre à sa source (le peuple, la rue…) me plait bien. C’est en effet dans la LIBERTE que l’on peut créer des situations pour libérer l’homme de ses idées innovantes offrant l’envie de bonheur… Pour le reste une contradiction me gêne ou l’homme Bayrou est estimable et on peut compter sur lui, ou il ne l’est pas et l’on doit demander son départ… et non pas qu’il soit « téméraire et clairvoyant » – Il faut savoir ? Il faut choisir…

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