En attendant Mabanckou…


Je n’aurais jamais du laisser Ghislaine aller faire les courses seule, au LIDL de Lourdes. Ainsi, elle n’aurait jamais rencontré Fortunato, un vieux beau qui tirait son chariot pour draguer les ménagères. Il est vrai qu’il était beau comme un sapeur du Congo Brazzaville, avec son costard Smalto dégriffé chez Emmaüs. Les allées du magasin étaient dignes des avenues moscovites, voire de la perpective Nevski de Saint Pétesbourg (avec ou sans Gogol).

Ghislaine, avec son sac à main vintage, ses Converse et sa jupe située juste en dessous de son tatouage sur la cuisse, était une cliente régulière de ce magasin, c’est-à-dire une proie facile pour tout ce qui était artificiel, comme les prix, les promotions et quelques articles dont Fortunato savait se porter garant. Parmi les rayonnages, il scrutait. C’était un sale boulot, mais quand on est noir, africain, et natif de l’un ou de l’autre côté du Congo, c’est un bon boulot. Surtout quand vous êtes bien bâti. Et si, en plus, vous portez des lunettes plus rondes que la pleine lune des cycles menstruels des Caddies, bienvenue dans l’excès, mangez tout, achetez tout, et le marabout en tirera les bonnes ficelles de votre destin et vous guérira même de votre cancer colorectal.

Ghislaine, quant à elle, n’a qu’un destin : vivre avec moi jusqu’à l’assassinat. Qui tuera qui, nous travaillons le scénario depuis quinze ans, mais les producteurs et autres marchands de larmes modifient sans cesse l’histoire. L’idée de Fortunato dans les allées d’un supermarché ne leur plaisait pas. C’est vrai que les nègres n’ont même pas un euro à mettre dans leur Caddie : ils les volent et les transforment en transports en commun. Ceux qui y parviennent jouent de la trompette dans le métro ou trichent au bonneteau ; ils ont participé jeunes à des films tournés en plein jour mais qui donnaient l’esprit de nuit, comme à Haïti où jour et nuit c’est la vie contre la survie et personne n’y voit l’aube d’une nation qui se pourrait exemplaire. C’est ainsi que les peuples sèment et que les enfants ne peuvent s’aimer ni essaimer autrement que dans la douleur.

Ghislaine est plutôt maigre, en temps normal. Deux ou trois pâtisseries n’affectent pas son poids. Je l’avais prévenue : change de supermarché, ils te connaissent, les surveillants habitent tous dans notre quartier. Mais elle a fait la fanfaronne, elle m’a dit « ils me croiront enceinte » et cela a fini au commissariat. Cent quarante euros, et encore, avec les bons de réduction et votre carte client inclus. Merci. J’ai eu envie de dire, je l’ai même dit, merci, à tous ces gens qui ne laisseraient pas un lapin s’évader de son clapier, à un chien rescapé d’Andalousie, à un grand photographe d’avoir mis ses clichés en vente sur la misère humaine. Mais monsieur Fortunato l’attendait sur le parvis. Il voulait faire renaître ce genre d’épousailles où les riches jettent au sortir des églises un riz cru que les mendiants ramassent pour fêter l’évènement. Mais l’eau leur sera facturée au prix de la cuisson. Alors, comme il n’y a pas d’eau en Enfer…

Dans cette cité où naissent une quinzaine de miracles par siècle, on pourrait supposer qu’entre Ghislaine et Fortunato soudain s’en produisit un. Eh bien non. Il s’en produisit plusieurs milliers. Cela se passa ainsi. Avec le réchauffement climatique, des peuples d’Afrique subsaharienne se mirent en marche pour fuir guerres et misère. De leurs pas se dégageait une fine poussière rouge que le vent emballait de pieds, de sandales en cuir de chameau et de gourdes en peau de chèvre. A vrai dire la poussière, du Mali au Niger, emballait les hommes maigres et résolus à vivre autre chose que les éternelles famines et autres conflits dus aux dictatures et à la corruption généralisée. Et le vent, qui les poussait vers l’Europe, arriva par les porter tels qu’ils étaient, légers comme des feuilles mortes. Franchissant les Pyrénées, on vit sur le capot des voitures lourdaises se poser doucement ce sable rouge rendant tous les véhicules monochromes. C’est ainsi que le miracle eut lieu : des milliers de migrants minuscules, noirs comme le bois d’ébène, enluminés dans la poussière rouge incarnat, dégringolèrent du ciel.

Voilà ce que raconta (de mémoire de narrateur) Fortunato à Ghislaine sur le parvis. Devant sa stupéfaction, Fortunato éclata d’un grand rire qui découvrit ses belles dents immaculées comme ces grains de riz qu’on jette au sortir de l’église lors d’un mariage pour souhaiter le bonheur au couple qui s’unit. Il avait envie de lui parler des femmes de Bobo Dioulasso, de leurs boubous colorés, du soukouss arrogant et sensuel dansé par les congolaises, mais il ne voulait pas non plus aller trop vite en besogne et préférait jauger Ghislaine sur sa réaction quant à l’histoire racontée et, parallèlement, au phénomène climatique qui avait repeint tous les véhicules de la même couleur. Il est vrai qu’un vent de panique avait saisi la clientèle, et ce dans un déluge de clics qui s’abattit sur le parking, les voitures s’ouvrant en clignotant mais personne ne sachant plus s’il s’agissait de la sienne ou de celle d’un autre naufragé poussant son Caddie vers le bruit d’une ouverture de portière.

Fortunato sentit que c’était le moment crucial. Ghislaine restait pétrifiée avec son Caddie face à la débâcle des automobilistes arrêtés. Certains en venaient aux mains, d’autres entraient dans des crossover, des quatre-quatre, qui ne leur appartenaient pas, n’arrivaient pas de ce fait à démarrer, hurlant de colère et de dépit. C’était monstrueux. Du haut de son mètre quatre vingt dix sous la toise tropicale, les yeux protégés par ses grandes lunettes rondes, Fortunato saisit le Caddie de Ghislaine et lui dit : « suivez-moi, je connais un endroit où vos achats seront en sécurité, vos surgelés ne dégèleront pas et vos steacks hachés ressembleront de nouveau à des vaches broutant l’herbe des prés. » Ce à quoi Ghislaine répondit : «  pouvez-vous me garantir que mon fromage de chèvre ne se transformera pas en gourde et mes semelles de chaussure en chameau ? » Mais déjà ils traversaient le parking réservé au personnel. Fortunato mit les paquets dans le coffre de son triporteur et le moteur fuma dans ce paysage de sable fin et de croisière au rabais avec options pour les visites à terre.

Depuis, plus de nouvelles de Ghislaine ni de Fortunato. Monsieur Sango, un centrafricain polyglotte patron du LIDL de Brazzaville les aurait vus passer, voguant sur le fleuve Congo. Mais aucune confirmation de la part de monsieur Kikongo, de Kinshasa, qui se plaint par ailleurs de la disparition de plusieurs Caddies et va porter plainte contre monsieur Sango, qui le concurrence de façon inadmissible.

AK Pô
08 06 2017
Ptcq

 

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