Un nouveau métier : claqueur de porte


Je suis sorti en claquant la porte. Un mouvement d’humeur qui était purement électoral. J’en ai pris mon parti  sans m’en faire : depuis deux ans qu’on nous bassine entre primaires, scandales, trahisons et frondes, qu’en croyant virer les vieux on allait refaire au final une autre politique, image juste photo-shoppée d’un courant qui n’est ni alternatif ni altermondialiste, juste alter-egotiste.

Ghislaine dormait au pied du lit, toujours vigilante. Elle craignait, elle me l’a dit plus tard, que je fasse une crise d’angoisse, que je tremblasse en répétant dans mes rêves que j’allais me réveiller mort au lendemain des législatives, moi qui n’appartenais à aucun parti, si l’on considère que le parti d’en rire n’en est pas un, qu’elle me pousserait hors du lit pour en occuper la place et qu’enfin sur le tapis je pourrais surveiller ses ascensions sociales et orgasmiques. Le timbre de sa voix me décontenançait. Elle parlait de Nation, de Peuple et de Progrès Social. Mes oreilles sifflaient : étais-je déjà réveillé, ou encore à la morgue ?

Patachon a sauté sur le lit. De braves gens avaient, nombreux, voté pour lui auparavant et, par contre coup, pour moi (et le parti d’en rire). C’était avant que je ne claque la porte. J’aurais voté pour le plus beau matou, l’élégante minette, quelles que soient ses intentions et ses affiliations. Un dicton russe très célèbre avait mis Ghislaine sur le tapis (« bats ta femme une fois par jour si tu ne sais pas pourquoi elle, le sait »), ce qui avait permis à un certain Donald Trump de gagner le haut du podium yankee (« abats ton peuple une fois par jour etc. »). Mais Patachon avait plus d’esprit que le Fox terrier Etat-Unien. Il me ronronna à l’oreille : plutôt que voter blanc, pour une fois, vote noir.

Ghislaine, qui me sentait fébrile, m’a secoué le bras : n’écoute pas le chat, il va te raconter des salades, avec lui c’est l’Assemblée Nationale ou l’Académie Française  qui t’élira ; mais moi j’avais envie de mettre les voiles, de balayer les portes cochères avec de belles bayadères, de laisser Jupiter à son latin et Zeus à ses dettes grecques. Mais je savais Ghislaine sur son tapis persan, frottant sa lampe d’Aladine avec ses doigts longs comme l’extase, comme le nez de Cléôpatre (explique t-on dans le dictionnaire Vidal). Alors, me direz-vous, pourquoi claquer la porte de ce monde gangrené de maisons de passe, de lanternes rouges qui attirent le paumé et qui brilleront par leur absence de réalisations sociales ? Eh bien, parce que ça sent bon. Parce qu’on n’attrape pas les mouches (et les frelons asiatiques itou) avec du vinaigre. Il faut du bon vin, du vrai sang de Christ. Il faut des chats noirs. Pour entretenir les superstitions, des corbeaux et des corneilles.

Il faut s’affranchir, c’est à dire lire et écouter d’autres sons de cloches que celles distillées dans les émissions C à Voir (intéressant mais toujours les mêmes intervenants), les radios locales (aux débats plan-plan, cf articles publiés sur ce site), les journaux dont on sait quelles tendances ils soutiennent (mais je reconnais que les chroniques de campagne de Laurent Joffrin, Libération, sont toujours bien faites). Bref, tous les lecteurs de ce site, y compris Ghislaine, savent depuis le début pour qui ils voteront. A l’ouest, rien de nouveau (EM Remarque), mais la république est en marche : arrière, forces du mal ! (FI PS LR FN).

J’ai claqué la porte en sortant. Un simple mouvement d’humeur, une question de tempérament. Comme c’était la porte de la salle de bain, quand je suis revenu dans la chambre, j’ai vu Ghislaine allongée, nue, sur le tapis persan, alors qu’en temps normal, (quand il n’y a pas d’élections), je vote pour elle chaque matin, chaque nuit, en déposant mon petit bulletin entre ses cuisses, sans me poser de ces questions idiotes concernant la Nation, le Peuple et le Progrès Social, être juste là, avec elle, dans le lit, avec l’air jovial d’un paradis fiscal, juste tirer un peu les draps après l’amour, je lui ai dit : « tu sais, on a un peu tremblé, mais on connaît le résultat. Tu peux arrêter la télé, lire les faits divers des journaux locaux, les articles de la presse internationale, et puis, quand tombe le soir, venir t’asseoir dans le jardin et regarder les chats jouer avec Patachon. »

Ghislaine m’a répondu : « jamais de la vie je ne quitterai ce tapis persan pour lequel je me suis endettée pour cinq ans ! »

C’est dans ces instants que l’on comprend pourquoi non seulement on a envie de claquer la porte, mais de claquer la bonne : celle qui vous pousse dehors, loin des étoiles du grand cirque médiatique.

AK Pô
18 06 2017
Ptcq

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