Petit clavier, grande Afrique : court extrait de BLACK BAZAR, Alain Mabanckou 2009


Je me suis permis de recopier ce passage du livre « Black Bazar » d’Alain Mabanckou, non seulement parce qu’il est significatif, mais aussi jouissif et donc cruel, disons réaliste quelque part.

« Puisque mon ex était souvent incrédule à ce stade de mes histoires et qu’elle voulait du concret, eh bien je lui racontais comment j’avais vu de mes propres yeux un fétiche d’amour qui avait bien marché avec mon ami d’enfance qui se prénommait Placide et dont la copine, Marceline, s’était barrée sans lui dire au revoir pour aller fricoter avec un de nos amis de classe qui avait toujours 0/20 à la dictée de Mérimée, 2/20 en histoire-géographie et 19,5/20 en éducation physique grâce à ses muscles de pêcheur béninois. Placide, contrairement à nous, avait eu la chance d’entendre parler d’un vrai féticheur venu d’un village lointain du Nord du pays. Ce féticheur ne te demandait pas un rond, il te disait tu vas payer après le résultat parce que moi je ne fais pas ça pour de l’argent. Sans rien nous dire Placide est allé voir ce type qui lui a donné une petite graine et lui a dit de la planter dans un vase chez lui, devant sa porte, de l’arroser tous les jours vers minuit en convoquant le nom de Marceline. Notre copain se levait à minuit, s’agenouillait devant sa plante, appelait le nom de Marceline pendant au moins une heure, Une semaine plus tard, quand la graine avait donné une petite plante, on a tous été surpris de voir Marceline recommencer à déambuler devant la parcelle des parents de Placide. Elle lui apportait maintenant de la nourriture et disait qu’elle ne pouvait plus dormir sans le voir,  sans le toucher,  sans le sentir, sans coller sa bouche à la sienne, comme dans les films qu’on regardait au cinéma Rex.

Et nous dans dans le quartier on ne comprenait plus rien parce que ce Placide qu’est-ce qu’il avait de plus que nous pour faire tourner la tête à une fille très belle comme Marceline ? Plus la plante poussait, plus la fille s’accrochait à Placide.

Nous sommes allés en groupe chez notre ami pour qu’il nous dise au moins dans quel quartier vivait son féticheur nordiste parce que nous aussi on voulait que les filles se jettent dans nos bras, nous apportent de la nourriture dans la parcelle de nos parents et collent leur bouche à la nôtre comme au cinéma. On voulait que les filles nous disent qu’elles n’arrivaient plus à dormir sans nous. Eh bien, Placide nous a dit qu’il ne révélerait pas le nom de son féticheur, que c’était son secret à lui.

On lui a répondu en chœur :

-Tu ne veux pas nous donner le nom de ton féticheur nordiste ? Si c’est comme ça, tu vas voir ce qui va t’arriver !

Alors la nuit, quand il dormait nous avons bien saboté sa plante-là, on a bien pissé dessus, on l’a bien écrasée et on a bien cassé le vase comme il faut.

Le lendemain ça recommençait à barder entre Placide et la Marceline. Ils se chamaillaient comme deux inconnus. Ils se lançaient des insultes devant tout le monde.

Marceline est repartie avec son gars très faible en dictée de Mérimée et en histoire-géo mais fort en éducation physique. On n’a jamais dit à Placide que c’est nous qui avions saboté sa plante. D’ailleurs il ne pouvait pas nous suspecter parce qu’il était convaincu que c’est le cancre musclé qui lui en voulait et qui était allé voir le même féticheur que lui pour regagner le cœur de Marceline… »

Extrait de «  Black Bazar-  editions du Seuil(2009)
Alain Mabanckou

NOTA : la photo d’illustration n’est pas de moi (contrairement à d’habitude), mais d’une photographe qui a vécu deux ans dans les quartiers Nord de Marseille. Les autres photos ont été re-flashées par moi au festival Images Singulières, à Sète, qui est un vrai bijou dans le genre ! (pas de foule, très convivial,  lieux d’expo dans la ville, et les Sétois sont vraiment sympas !) mais n’y allez pas,  comme ça on pourra y retourner sur nos fauteuils roulants non taxés). Quant aux photographes, qu’ils gardent tous les droits et surtout le talent de transformer l’œil en imaginaire, mais de toujours garder l’autre pour la réalité des faits, et non plus celles des fées et des effets. La photo c’est la vie des feuilles d’arbres et des herbiers .

Comments

  1. Merci.

    Il y a quelque chose de Karouge dans l’écriture de Mabanckou à moins que ce soit le contraire.

    Ce texte ramène dans mes souvenirs du début des années 80 le célèbre marché aux fétiches et aux gris-gris situé dans une banlieue de Cotonou où l’on trouvait tous les produits imaginables ainsi bien sur qu’une pléthore de féticheurs, de marabouts et de sorciers vaudou, mais ceux là n’accédaient à vos désirs que contre rémunération (et pour les blancs c’était bien sur beaucoup plus cher). Les gens venaient de très loin; même de l’étranger, pour acheter ou consulter dans ce marché.

    « Sans rien nous dire Placide est allé voir ce type qui lui a donné une petite ….. » apparemment il manque un mot?

    • il manquait effectivement  » une petite…graine » C’est rectifié. Bonne journée !

    • Quand je vois que les quelques lecteurs de cet hommage à un auteur reconnu mondialement posent deux étoiles, soit « pas terrible », je me dis que quand même on est entourés par des cons. Sans entrer dans une paranoïa quelconque, je pense que quelques revanchards dès que l’article est signé « Karouge » vont cliquer sur la première étoile. Tant mieux, je les emmerde. Mais il ne peut y avoir du Mabanckou dans Karouge (sauf le K, magique et intercontinental), je pense plutôt à Raymond Carver, dans le rien ne se passe et tout est là, surgit et disparaît puis s »inscrit dans la mémoire.
      Laissons aux cons leurs étoiles filtrantes et Simone Veil au Panthéon, avec son étoile jaune et son mari, morts pour la France, la vraie Nation, pas obligatoirement « macronienne ».
      Bonjour chez vous les allumeurs de réverbères !

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