Les yeux bleus de l’amer


Le temps s’était remis au beau mais il restait une question subsidiaire à laquelle chacun de nous ne savait répondre : « le bleu du ciel n’existe-t’il que dans les yeux des marins bretons ? ». Si nous ne savions pas répondre à cette question stupide, c’est qu’à cette heure-là, nous avions tous les yeux bleus, formule argotique pour dire que nous étions tous ivres. Certes, certains d’entre nous avaient lu Bataille, et vu madame Edwarda (– Pourquoi fais-tu cela ? – Tu vois, dit-elle, je suis Dieu » ) durant la guerre d’Espagne. Mais cela remontait dans le temps et les étoiles scintillaient dans la nuit comme des diamants dans le Transsibérien de Cendrars : nous étions logés à la même enseigne, loin du lotissement céleste, et depuis la coursive où nous nous tenions, le passage des camions infléchissait toute réflexion. Installés au creux de notre vieux et long canapé déglingué, nous regardions la vie des autres passer en sirotant un vieux whisky écossais et quelques bières plus ou moins fraîches.

Sur cet axe passant déserté à présent par les piétons, des flots de véhicules roulaient à petite vitesse, crachotant du pot, échappant au silence environnant, réduisant à néant les rots répétés de Juan qui mélangeait un bock de stout à son whisky, faisant naître dans la nuit un roulement de tambour guttural, et notre ami John Carpenter, jadis journaliste au New York Time, qui flatulait abondamment et semblait, par une étrange novlangue, interviewer Juan pour écrire un article dont il ne sortirait que du vent, comme les aiment les lecteurs que les mots n’instruisent pas sur leur sort et se fichent des maux des autres.

Rudolf, qu’on surnommait entre nous Steiner à la fois par défit et par crainte idéologique, reprit soudain ses esprits et nous demanda si l’on pensait que les djihadistes, au lever du jour, pour peu qu’ils levassent leur nez vers le Paradis promis et ses vierges magnifiques, voyaient la même couleur de ciel que la nôtre, que celle de tous les peuples de la Terre, hormis les daltoniens et les aveugles. La question était subtile et demandait réflexion. Nous réveillâmes Andrew, qui s’était endormi en comptant les camions passer dans l’axe passant sans avenir ni passé. Le pauvre garçon en était resté à la première énigme, et il pêchait encore la baleine avec Jacques Prévert, d’où il déclama un retentissant « oui » à la seconde question, qu’il ne s’était nullement posée. Il est vrai qu’il est impossible, pour un homme, de répondre à de multiples questions quand il dort sur ses deux oreilles, que le monde vacille et que la soupe est bonne, bien meilleure que la pêche à la baleine, si l’on exclut les baleines qui arment les soutien-gorges et les parapluies.

Zitta et Aziza s’étaient installées aux deux extrêmités du canapé. Elles tricotaient des jours peinards en chantonnant du Léo Ferré, l’esprit à des kilomètres de cette route passante que même les chats ne traversaient pas pour lécher nos gamelles. Elles rirent quand on parla des baleines de soutien-gorge et Juan se fâcha en rotant, mais John Carpenter nota sur son calepin que cela provenait sans doute d’un mot que la novlangue n’avait pas encore enregistré dans son computer. En fait, Juan n’avait plus de stout et mélanger une lager à son scotch lui déplaisait. Comme quoi, certains hommes s’énervent pour peu de choses. Parfois, quand ils se prennent pour les rois du monde, ils tweetent. D’autres prennent des photos ou font des vidéos. C’est ce qui est arrivé ce soir, sur l’axe passant, quand deux camions sont entrés en collision, qu’une dizaine de voitures se sont percutées et qu’un incendie s’est déclenché. Un spectacle digne du Puy du Fou, avec une chorégraphie plus humble.

Rudolf a gentiment demandé aux filles d’aller chercher quelques bières dans le frigo, mais Zitta, tout comme Aziza, a refusé. Pour une fois qu’il se passait quelque chose dans l’axe passant, elles ne voulaient rien manquer du spectacle. Andrew était scotché à son portable, le récent incendie à Camden Market l’avait tétanisé. Juan et John étaient plongés dans la création d’un mot inédit qui ferait du buzz et leur apporterait gloire et fortune, et finalement c’est moi qui ai dû me lever pour aller chercher les bières, et, voyant l’urgence, une nouvelle bouteille de scotch pur malt. A regarder ce qui se déroulait sur l’axe passant, la nuit risquait d’être longue. Demain, quand tout reprendra son cours normal, nous nous réinstallerons dans le canapé, en nous posant la même question :

« le bleu du ciel n’existe-t-il que dans les yeux des marins bretons ? »

AK Pô
15 07 2017
Ptcq

https://www.lacoccinelle.net/252553.html

Comments

  1. BELLO Christian says:

    les yeux pour pleurer oui

  2. et mes droits d’auteur? j’ai aussi AMERE MA MERE

  3. BELLO Christian says:

    ça me fait penser à un de mes textes MATER MA TERRE (la belle bleue)

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