La vie des gens qui n’intéresse personne : Jean et Emile


Il se raconte, dans ce petit pays à l’Est du Béarn, une histoire dont on ne sait ni la véracité, ni la part de légende. Le fait est avéré : une fois les fenaisons et la récolte du maïs achevées, l’automne tirait les premières braises des poêles et le froid s’installait un peu partout, sauf dans l’unique bistrot du bled, où tous ces ouvriers agricoles se réchauffaient la panse et le gosier.

On parlait fort, même si l’on s’écoutait peu, et le chien du bistrotier dormait au pied de la caisse, surveillant en silence ceux qui ne manqueraient pas de partir sans payer. Il y avait là un monde d’hommes et de femmes aux mains épaisses, aux dentitions éparses, aux rondeurs appétissantes pour les uns, aux yeux navigateurs pour les autres.

Dans cet espace où la fumée des pipes la partageait aux phéromones désabusées, ce parfum des sueurs pas encore lessivées, des amourettes qui ne sentaient la violette que dans le trouble des étreintes, on se lançait des défis. Des défis de jeunes hommes et de vieillards, les uns comme les autres enclins à vider les chopines en se moquant des copains. Le ciel était chargé de nuages d’hiver, et à basse altitude le sol gelait. La neige, ce soir-là, tomba, remplissant les ruelles d’une poudre que les nez et les groins parisiens redoutent. La nuit avait depuis quelques heures levé ses lampadaires , et dans le bistrot toutes les histoires commençaient à s’éteindre

. Alors, Jean prit la parole :

« Je suis le plus courageux de ce pays ! Vous en doutez, bande de trouillards ? Allez, dites-le ! »

Personne ne broncha. Pas de bronca. Qui pouvait contredire ces paroles relevant d’un acte qui ne serait qu’éloquence gratuite ?

Une voix s’éleva pourtant, c’était l’Emile, son frère, qui buvait son vin, était taciturne. On l’appelait l’«ingénieur locomoteur » .

« Alors, mon frère,  beau parleur, grand buveur, énorme flambeur, quel est ton défi ? » demanda Emile.

Jean répondit : « nous sommes frères, Emile, et tu es plus jeune que moi. Nous sommes issus d’une humble famille et les corps de nos parents reposent dans des cercueils recouverts par un tumulus de terre. Je te défie donc d’aller chercher la croix plantée au-dessus du tombeau. Mais comme nous tous ici, tu sais que le diable, quand il ne récolte pas sa moisson d’âmes, de blé et de damnés, rôde aux alentours des mortes saisons, pour en faire des bûchers. »

Emile ne put se dégonfler et de ce pari stupide (mais l’était-il vraiment ?) partit dans le frimas de l’hiver, incrustant chaque pas de ses traces, retrouva la tombe recouverte par 60 centimètres de neige, arracha la croix et revint au bistrot, qui n’était pas fermé, vu l’importance du défi et les profits du patron ce soir-là. Il posa la croix sur la table où Jean avait posé son verre. Calmement, il regarda son frère, qui avait les yeux rivés sur la croix. Elle était d’un calme rustique, forgée sans doute par un maréchal ferrant à la retraite qui aurait voulu représenter une des arches de la tour Eiffel en souvenir de son unique voyage à Paris, allez savoir.

Emile de fait dit à Jean : « je suis allé la décrocher. Maintenant, si le diable ne t’attend pas au virage et que la neige ne dissipe pas tes traces, vas la remettre en place ! »

Et il fallut bien que « le plus courageux de ce pays » relevât le défi de son frère.

Cette nuit-là, la neige tombait à gros flocons et avec tant de blancheur qu’elle mît sous un même uniforme maisons, rues, arbres et jardins. On avait beau marcher, les traces étaient profondes, puis s’effaçaient sous la masse des plumes tombées du ciel. Pour ceux qui marchaient pieds nus le rhume frisait leur nez et le parfum des mouchoirs enchantait les lessiveuses. Mais impossible de reculer. Jean prit la croix, invitant tous les clients à venir vérifier, dès le lendemain, ou quand la neige aurait fondue, qu’elle était bien remise en place.

Il partit dans la nuit. La croix bien serrée dans son poing. Il savait le cimetière, la tombe des parents, le tumulus de terre, le petit pays, c’était sa vie. Mais il ne connaissait pas le diable, du moins pas celui qui rôdaille alentour des maisons et des lieux moins tranquilles que sont les cimetières. Et quand il eut replanté la croix dans le sol, ce qui fut fait avec respect, ce que nous appellerions « dans les règles de l’art », et qu’il voulut s’en retourner au bistrot, s’en retourner pour montrer au monde entier qu’il était bien « le plus courageux de ce pays et aussi de ceux de tous ces pays pleins de maléfices », il se sentit retenu. Une main tenait fermement un bout de sa chemise, le retenant de tout retour parmi les vivants. La main du diable l’avait saisi, là, et lui terrorisé, avait compris que contre le Malin, il n’est pas de recours. C’est ainsi que ses acolytes le trouvèrent au petit matin, un bout de tissu accroché à la croix qu’il venait de replanter. Et que de pauvre diable il n’y avait que lui, Jean, tétanisé de peur dans la froideur hivernale.

La peur l’avait terrassée et le froid ressemblait à ce qu’il avait toujours été :

«le plus courageux de ce pays où l’on ne craint que son ombre »

AK Pô
06 08 2017
Ptcq

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