Chouquettes


J’étais encore gamin quand, lors de l’anniversaire de ma grand-mère Barbe, mon oncle, un torchon à la main, m’a demandé:

«- et toi, petit,qu’est-ce que tu veux faire plus tard?»

La réponse a été immédiate: «pompier, oncle Jean»

Il a paru étonné: «et pourquoi donc?»

«-pour éteindre toutes les flammes de toutes les guerres.»

« -mais jamais tu ne pourras, mon neveu, deviens plutôt chauffeur de bus chez Idélis ! les guerres sont plus tranquilles, les conflits syndicaux, des jeux de cow-boys et d’indiens qui, comme toi, parcourent en hurlant dans les rues cette enfance qui brûle tous les territoires de la vie. Tu l’apprendras, plus tard, quand tu auras vécu sous le feu des manifestations, sous le jet des lances à incendie. Alors, chauffeur de bus, voilà un beau métier»

Cinquante ans ont passé, depuis cet anniversaire. Barbe est devenue une sainte. Moi, je n’ai jamais été pompier. Ni chauffeur de bus. Ni avocat fiscaliste. Pourtant j’ai traversé pas mal de conflits sans intérêts, de guerillas urbaines, de vies de couples assassines et d’attentats impudiques qui jamais ne firent le buzz sur internet. Un exemple parmi d’autres me vient à l’esprit : ma compagne, Emma, avait des rondeurs et des travers, notamment des problèmes de paronymie, (cf « le prince de Motordu »d’Henriette Bichonnier, illustré par Pef). Elle me disait cinq soirs par semaine : « je vais bouquetiner au lit ». A force de répéter à l’envi cette malencontreuse phrase, à l’instar de madame Bovary, j’ai senti des cornes me pousser, chaque fois que mon Emma allait bouquetiner au lit. C’est un sentiment étrange que de sentir pousser des cornes de cerf sur son crâne, de les laisser croitre sans en parler à son épouse, de s’approprier mentalement une vingtaine de jolies biches auxquelles il faudra promptement faire l’amour avant le rude hiver et surtout, surtout bramer alentour plus fort que les sirènes des pompiers et de la gendarmerie réunies. En temps de chasse à courre, cela se termine par un massacre. Triste trophée suspendu au-dessus de la cheminée.

L’automne de cette année 2017 débuta sous le soleil, un Eté indien qui n’incitait les couples en rupture qu’à se voler dans les plumes, et les couples amoureux à tester le duvet de la couette qui servirait à recouvrir leurs ébats quand la neige poindrait. En attendant, Emma et moi installâmes Papi Cheyenne et Mamie sainte Barbe dans un fauteuil, placé près de la cuisinière à bois. Chacun eut droit à un économe avec manche en bois véritable pour éplucher les légumes : carottes, navets, pommes de terre, Emma se réservant les poireaux et les courgettes, et comme ils avaient la tremblote, ou la maladie d’on ne sait qui, ils maîtrisèrent l’objet avec talent, papi créant même des formes salaces avec les carottes, que l’art contemporain n’aurait pas renié. On préparait la soupe, en attendant la sortie de « The Square », primé à Cannes, en salle.

Mamie alimentait le four avec ses mains épaisses, tout en creusant les yeux des pommes de terre, qui sont, disait-elle, le regard diabolique que possède une femme qui trompe son homme pendant qu’il sommeille. Raison pour laquelle les hommes sont devenus insomniaques et les braises ardentes. Pendant que les deux vieux aux doigts perclus d’arthrose se parlaient en silence, Emma dans le vestibule de temps en temps me remémorait ma jeunesse, quand je voulais être pompier, pour éteindre les braises de toutes les guerres…

L’entrée de la maison s’ouvrait sur un large couloir, seul endroit qui s’offrait pour caler un vieux cadeau d’Henri Calet, une enfilade avec des portes en marqueterie dont la plupart des pièces étaient décollées, éborgnées, filochardes, ce qui donnait au meuble un aspect croquignolet qu’embarbait de fils de soie ribouldingues une famille d’araignées discrètes. C’est là que nous abandonnions nos rêves inaboutis, que vingt biches venaient s’abreuver dans mon imagination et qu’Emma oubliait que j’étais devenu un vieux con, sans art ni feux d’artifices, sans guerre ni paix, sans ticket ni bus, alors que les deux vieux, bien au chaud près de la cuisinière à bois, se réchauffaient les arpions et les doigts. Eux avaient connu la guerre et pétaradaient à qui mieux mieux en chantant des chansons paillardes. Le papi braillait, je bramais, la mamie craillait, Emma graillait. Cercle infernal de l’ennui, de la première nuit horrifique d’octobre à novembre, Halloween et les citrouilles, masques affreux enfants affreux, bonbons empoisonnés certes tout cela était vrai, en cet automne 2017, mais nous devions survivre dans cette campagne que les champs de maïs ceinturaient de leurs hauts murs infranchissables, masquant l’horizon, asservissant la vision à son propre spectacle, bel or répandu sur les aires de stockage, richesse exportable de par le monde, travail colossal des récoltes, nuit et jour, monoculture aux moissonneuses batteuses et aux bataillons de tracteurs traînant de longues remorques plus que pleines, qui se renversent parfois aux giratoires, mais à qui appartiennent ces outils hyper-productifs ? A des groupements de paysans ou au Crédit Agricole, à Euralis ? Là aussi, on entre dans une complexité à laquelle personne (aucun citadin) ne s’intéresse.

Emma s’est rapprochée de la cuisinière à bois : l’eau bouillonnait dans la marmite et comme nous venions de pratiquer l’enfilade, elle sourit :

« -quand l’os à moëlle sera cuit, nous passerons à table ! »

Les deux vieux s’échangèrent un regard polisson, bien calfeutrés dans leur fauteuil, qui me rappela que l’automne ne précède pas l’hiver, ni le printemps l’Eté. Mais jamais un rêve d’enfant ne modifiera la trajectoire d’un fou du volant, ni le brame d’un cerf, jamais un pyromane n’inscrira son nom dans la cendre des forêts calcinées.

Pour éteindre toutes les guerres il faut que chacun ait des braises ardentes placées sous des chaudrons remplis de bonne soupe.

AK Pô

22 10 2017

Ptcq

Comments

  1. Addendum :

    j’admets que ce texte, écrit hier soir, me déçoit. Un tas de neurones complotistes ont mélangé l’enfance, les brames de cerfs vus ce jour-là dans une série animalière sur la 5 (autour du loch Lomond, en Ecosse), les incendies de Californie et du Portugal, la soupe ancestrale cuisinée dans des marmites indignes d’indigènes animistes, du travail insensé des esclaves de la maïsiculture, et quelques réflexions sur l’os à moelle que Pierre Dac n’aurait pu tolérer. Je m’en excuse auprès des lecteurs, Et de Patapouf, le minou qui dormait quand ce texte a paru.

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