Au feu, les pompiers ! (souvenir d’enfance mais pas que)


J’ai un souvenir de gosse qui me revient en mémoire ; cela se passait au début des années soixante. Mes parents avaient construit une maison au Buisson, à Pau, pour notre famille pas plus nombreuse que d’autres (à cette époque, cinq enfants étaient monnaie courante dans les foyers). Ce dont je me rappelle, c’est de cette maison qui avait brûlé dans la montée qui va du croisement de la rue de Barèges et de l’avenue Lacoste au lycée L. Barthou : l’avenue Léon Say.

La maison qui flambait ressemblait, peut-être en un moindre modèle, aux deux ou trois qui sont encore présentes de nos jours rue Albert Piché, bâtisses anciennes aux plafonds hauts, grandes pièces à vivre, jardins plantés d’essences incombustibles, odorantes. Tout le sud de la ville avait sursauté aux sirènes de Bizanos, de Pau. C’était un incendie capable de graver dans la mémoire d’un enfant un souvenir impérissable, la preuve, c’est qu’il me revient ce soir, après des décennies de vie.

Ma mère, dont le mari était en Algérie, fit comme toutes les ménagères du coin, comme la populace qui manquait de pain mais avait besoin de spectacles pour évangéliser ses misères quotidiennes : elle nous enturbanna, frères et sœurs, nous couvrit d’un manteau et d’un bonnet en pilou, et nous allâmes ainsi « au spectacle » de la belle maison qui brûle.

L’habitation se situait en aval du pont Oscar, en contrebas du parc Beaumont, ce qui permettait aux spectateurs d’être aux premières loges. C’était un spectacle à la fois effrayant et terriblement fascinant, surtout lorsque les habitants sortirent en courant avec des valises à la main, sous la protection des pompiers qui balayaient les flammes de l’étage au grenier. La nuit était tombée, nous étions fin novembre, et le rougeoiement des flammèches et des étincelles liées aux gyrophares bleus des camions-citernes rendaient magique la scène qui se déroulait devant nos yeux. La foule poussait des oh ! des ah !, tous discutaient à la vue du désastre, à la fois captivés et désolés par ce qu’il arrivait à ces désormais pauvres gens, que l’on vit monter dans un fourgon de police et disparaître vers l’hôpital du centre ville (construit en 1730). De lugubres craquements se firent entendre, une ferme de la charpente tomba, ravivant quelques minutes le brasier. Les gens eurent un mouvement de recul face à cette reprise de feu. Un ooohhh ! De crainte monta dans le crépitement des poutres du toit. Le froid commençait à nous étreindre et nous nous collâmes contre notre mère, les plus petits dans ses jupons, les plus grands sous son manteau. Nos narines, nos bouches fumaient pendant que nos yeux commençaient à clignoter et que l’eau coulait dans la rue en pente, emportant la salive éteinte du brasier.

Il fallait rentrer. Notre maison était à cinq minutes à pied. Un vent frais poussait nos dos. Le spectacle était terminé. Nous marchions vite.

Arrivés à notre logis, j’entendis ma mère dire : « mince ! J’ai oublié d’éteindre la lumière du salon ! ». Tout, à cette époque, devait être placé sous le signe de la moindre économie. Pourtant, ce soir-là, quand nous franchîmes le seuil, une odeur inconnue titilla nos narines. Ca sentait la fumée, l’amadou d’un briquet.

Notre père nous attendait, assis dans le canapé en tissu vert. Il avait obtenu une semaine de permission, avant de retourner à d’autres feux qui brûleraient sa jeunesse, là-bas, en Algérie.

AK Pô
29 11 2017
Ptcq

Comments

  1. Annie Sagnimorte says:

    en plus de la nostalgie sur le Buisson de mon enfance -contente de voir d’autres  » Buissonneux' » sur ce site-,j’ai bien aimé qu’Eluard mette son grain de sel !

    • Un petit plus offert par Eugène Grindel:

      *- La Terre est bleue

      La terre est bleue comme une orange
      Jamais une erreur les mots ne mentent pas
      Ils ne vous donnent plus à chanter
      Au tour des baisers de s’entendre
      Les fous et les amours
      Elle sa bouche d’alliance
      Tous les secrets tous les sourires
      Et quels vêtements d’indulgence
      À la croire toute nue.

      Les guêpes fleurissent vert
      L’aube se passe autour du cou
      Un collier de fenêtres
      Des ailes couvrent les feuilles
      Tu as toutes les joies solaires
      Tout le soleil sur la terre
      Sur les chemins de ta beauté.
      Oeil de sourd
      Faites mon portait.
      Il se modifiera pour remplir tous les vides.
      Faites mon portrait sans bruit, seul le silence,
      A moins que – s’il – sauf – excepté –
      Je ne vous entends pas.

      Il s’agit, il ne s’agit plus.
      Je voudrais ressembler –
      Fâcheuse coïncidence, entre autres grandes affaires.
      Sans fatigue, têtes nouées
      Aux mains de mon activité.*

      Paul Eluard 1929

      lien :http://www.wukali.com/Paul-Eluard-La-Terre-est-bleue-2731#.WilvFkriaM8

  2. Un Passant says:

    Certains souvenirs comme celui-ci, sont indélébiles. Mais la mémoire ne résiste hélas pas au temps. Le présent ou un passé proche ont un impact sur elle et lui impriment des déformations. J’en ai fait l’expérience récemment, un peu vexé car j’étais sûr de moi.

    J’aime « le rougeoiement des flammèches et des étincelles liées aux gyrophares bleus des camions-citernes ». Hélas, cher Karouge, vous êtes victime du phénomène bien malgré vous. A l’époque que vous évoquez (guerre d’Algérie), les véhicules de secours d’urgence, police et pompiers étaient équipés de gyrophares… orangés. Le bleu est venu plus tard. Je ne saurais dire quand cependant, mais je me souviens du changement.

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