Noël givré à la fenêtre


La neige est blanche, et l’homme s’ennuie. Dehors les flocons dansent sans discontinuer et la nature semble tourner au rythme soporifique de la Terre. Sur les vitres le givre modèle d’étranges fleurs. L’homme alors, pour se distraire, dessine mentalement d’autres fleurs, plus colorées : des tulipes. Elles évoquent de longs voyages anciens, des jardins du Yorkshire, chez William Herbert, en passant par Téhéran et les monts du Taurus en Turquie, mais aussi les Pays-Bas, nation où il s’initia à des pratiques incertaines et illégales pour suivre son destin.

A quinze ans il s’était acoquiné à une bande de jeunes voyous qui remplissait les tiges des tulipes d’un produit interdit et il était chargé de les vendre à la sauvette aux touristes de la place du Dam, à Amsterdam, nombreux au Printemps et en Eté. Il menait la vie duraille des dealers de rails. Bien sûr, il s’était fait prendre et avait atterri en prison quelques mois. Mais il avait cumulé un gentil pactole et put filer loin des problèmes, dans un endroit où tout semblait paisible : la Suisse.

La neige est blanche, et l’homme s’ennuie. Voici cinquante ans maintenant qu’il vit à Saint Gall, à proximité du lac de Constance. Il exerce pour deux mois encore la profession de plombier, ne conservant des tulipes de sa jeunesse que quelques joints (en PVC). Sa femme l’a quittée voici des lustres, et en cette veille de Noël, il est seul, assis devant la fenêtre, à observer les flocons danser et la neige remplir le paysage. Il n’ose pas regarder ailleurs, car une étrange peur le saisit dès qu’il détourne les yeux : les toiles d’araignées ne se contentent plus de pendre du plafond, voici qu’elles se profilent le long des murs, surtout celui où est calée la cheminée, le plus chaud des quatre de la pièce. Et Mildiou, le chat, est trop vieux pour sauter et les attraper au vol. Alors, les immondes insectes progressent jour après jour dans la pièce au papier peint défraîchi, comme l’homme qui s’ennuie, pâle comme la neige de Saint Gall sur les murets de pierre.

Parfois, l’homme ouvre la bouche, comme une carpe parlerait dans une bulle papale. Il en sort un rot, un borborygme dont on ne saurait reconnaître la langue native. A l’expression de son visage, on voit qu’il vitupère, râle, comme s’il en voulait à Dieu de lui avoir pris sa jeunesse sans lui verser la moindre indemnité de licenciement. Dieu est un escroc, articulent ses lèvres. Voilà bien comment sont les hommes qui s’ennuient : ils insultent Dieu quand celui-ci plume ses oies.

Parfois aussi, l’homme se lève dans la pénombre et va alimenter le feu dans la cheminée. La nuit tombe vite, à Saint Gall, et le froid traverse les vitres dont les fleurs de givre disparaissent avec les couleurs des tulipes hollandaises. En cette veille de Noël l’homme reprend espoir, sans trop en connaître la raison. S’agit-il d’un vieux dicton qui soudain fait surface dans sa mémoire lasse, une chose qu’il aurait entendue gamin et qu’il aurait oublié avec l’âge ? La phrase lui revient, claire et nette : « il faut caresser le tronc de l’arbre et non le serpent qui s’enroule autour ». Cela le fait rire, il devrait l’envoyer à Dieu, avec un petit rappel d’indemnisation non versée sur son compte de vie courante. Après Noël, les étrennes…Oh ! Et puis, après tout, songe-t’il, nous passons notre vieillesse à récompenser notre jeunesse de nous avoir menés si loin que cet escroc de Dieu peut garder son pognon et plumer, s’il le veut, bien d’autres ouailles.

La neige est blanche. L’homme est de nuit. Il attend le Nouvel An, en regardant les flocons danser sans discontinuer, puis tomber sur le sol gelé, générant un épais tapis blanc et magique, qui l’emporte, comme chaque année à Noël, dans les jardins du Yorkshire, vers Téhéran, au-delà des monts du Taurus, dans les merveilleux champs de tulipes qu’il ne reverra plus qu’en rêve.

Comme un enfant poursuivant les chardons du Baragan(*)…

AK Pô

23 12 2017

Ptcq

(*)très beau roman de Panait Istrati (1928)

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