On a tous en nous quelque chose de…


Cela faisait plusieurs mois que j’évitais de me regarder dans les glaces, qu’elles se trouvent dans une salle de bain ou me réfléchissent dans les vitrines de la ville. Ma barbe avait longuement poussé, que je taillais à grands coups de ciseaux quand elle me chatouillait les oreilles ou les épaules. Et puis, ce matin, sans que rien d’exceptionnel le motivât, j’ai décidé de me raser, en ne laissant sur mon visage que quelques poils assortis à mon tempérament : la moustache de mes vingt ans.

J’ai rapporté de la salle de bain un petit miroir double face : un genre de longue-vue ou de jumelles, voire un microscope dont les lentilles offriraient leur même ouverture optique, et j’ai posé rasoir, tondeuse, et différents ustenciles sur la table de la cuisinette. J’ai entouré mon cou et ma gorge d’une serviette de bain (forcément peu usagée), dans l’intention de me remettre à neuf, comme l’an nouveau. Le miroir, innocemment, s’est tourné vers moi, face grossissante. Alors, j’ai compris. J’ai compris ce que je savais depuis vingt ans : non seulement j’avais en moi quelque chose de Tennessee, mais aussi d’Antoine Blondin, de William Faulkner, de Fernando Pessoa, de Raymond Carver, d’Ernest Hemingway, de Charles Bukowski, de Verlaine, bref je possédais l’absinthe enivrante des mots, mais sans cette douceur maudite du sucre fondant dans sa cuillère que l’on nomme talent.

L’alcool des mots m ‘avait saoulé, mes rares lecteurs avaient bu jusquà la lie, jusqu’à les lire, mes textes et rotaient au coin de mon unique livre, celui de ma triste et souvent amusante vie. Le miroir ne me lâchait pas des yeux : il fallait qu’on se parle. Mon teint se mêlait à son tain. La discussion pourtant ne débuta que lorsque la tondeuse eut rasé les poils de mes joues. Ce fût une étrange entrevue, dont voici, de mémoire, quelques échanges :

« – Que ferez-vous hier, que faisiez-vous demain ? Me demanda Double Face (appelons-le ainsi)

« -eh bien hier je serai déjà mort depuis longtemps alors que si j’avais suivi le cours de ma vie demain je vivais sous les ponts avec une canne à pêche sans bouchon ni hameçon.

« – vous voulez dire que vous pensiez au Futur quand il était Passé et qu’ainsi vous voici aujourd’hui plongé dans le Présent, avec des poils plein la figure ?

« – c’est un peu ça. Pour les poils, ils sont sur le carrelage, désormais. Regardez comme ils remuent, ils se tortillent comme s’ils avaient des révélations à faire. Je n’y toucherai pas, Double Face : ils survivront à ma mémoire, ils en sont quelque part les héritiers.

« – vous savez quand même qu’avec l’Intelligence Artificielle, moi, Double Face, serai capable de générer l’entièreté de votre CV avec un seul de ces poils, de remémorer des souvenirs dont vous n’avez aucune conscience, et que ma question initiale (Que ferez-vous hier, que faisiez-vous demain ?) sera bientôt d’une logique tout à fait compréhensible.

« -c’est aimable à vous de me le rappeler. Mais vous savez pertinemment que nous avons tous les deux une certaine fragilité. Je pourrais, par exemple, sur un coup de colère, vous briser, tout comme vous pouvez briser mon image, maintenant que j’ai partiellement rasé mon visage, ce qui me rajeunit déjà de dix ans. (alors que j’en ai réellement dix de plus, ce qui de fait ne me rajeunit pas). Mais cette discussion fait-elle sens ? Qu’étions nous avant pour nous projeter après ?

« – voilà bien les hommes ! S’exclama Double Face. Ils se projettent dans le Futur en se référant sans cesse à leur Passé. Ils sont enfants quand on les berce d’illusions et plus tard, devenus adultes, de rêves quand on les oublie dans la marche du Monde. Heureusement les illusions sont comme les farfadets qui envahissent les terres encore mystérieuses de l’Imaginaire, loin des guerres écervelées, fiers combattants aux côtés de la Poésie, cette arme de construction massive qui jamais ne désarme l’Homme quand il est face à l’homme.

« – tu parles à ma place, là, Double Face !

« Retourne-moi, prends le recul de mon autre face, contemple toi, de loin. »

Je retournai le face à main, et me retrouvais comme un enfant regardant par le petit bout de la lorgnette, par l’un des œilletons de ces microscopes pour gamin, et je me suis vu, petit, minuscule, une cigarette aux lèvres, et surtout une moustache qui ne masquait plus mes lèvres, embrassait les mots qu’elle protégeait des mensonges. Je la porte toujours. Quand je rencontre ici et là Tennessee, Blondin, Faulkner, Pessoa, en fait tous ceux qui font voyager mes pensées au-delà des paradis artificiels et de l’arbitraire du Temps.

AK Pô

07 01 2018

Ptcq

Comments

  1. Annie Sagnimorte says:

    littéraire (ouille, faut que je retrouve mes cours de littérature américaine,Johnny m’aidera ? ),un peu de science-fiction et beaucoup de fraîcheur en ce début d’année ,merci !

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