Tupperware for never


Ma tante Adèle n’était pas une spécialiste de l’ADSL, mais elle avait un esprit vif qui nous étonnait, gamins, quand nous allions chez elle le jeudi après-midi, après que notre mère nous y eut déposés, sous le prétexte de courses à faire en ville. Ma sœur et moi avions une dizaine d’années et commencions à peine à comprendre le langage alambiqué des adultes. Lors des échanges entre les deux sœurs, c’est Françoise, notre mère, qui était la plus compliquée à comprendre. Chaque fois que nous allions chez notre tante, une phrase revenait dans leur discussion :

« -je récupérerai les enfants vers sept heures quinze, j’ai un rendez-vous important à cinq heures, qui risque fort de ne se terminer qu’à sept. Il faut bien entretenir la chaudière, ma pauvre Adèle ! 

« -et ta chaudière, si elle est naze, elle te servira de climatiseur cet Eté ?

« -arrête, Françoise, tu sais bien ce que c’est, les dépanneurs, ça souffle le chaud et le froid, ça bricole dans tous les sens avec leur clef à molette, leur tournevis, et pendant qu’ils travaillent notre tête tourne, on sent monter la vapeur dans les tuyaux, les orifices calfeutrés jubilent d’aise. Ah mon dieu, faut que j’y aille !

« -n’oublie de prendre tes joints en caoutchouc, on ne sait jamais, s’il y a des fuites. Marinette, Léon, venez embrasser maman qui part aux commissions ! »

A quinze heures tapantes, le jeudi, quatre jeunes femmes d’une quarantaine d’années sonnaient, les unes suivant les autres. Ce n’étaient pas les mêmes d’une semaine sur l’autre, mais on les trouvait toujours enjouées et bavardes. Elles venaient pour la séance hebdomadaire qu’organisait Adèle : une vente de produits Tupperware. Cela arrondissait ses fins de mois que le chômage complétait de justesse. Notre tante vivait seule et sa survie passait par de petits arrangements entre amies.

Pendant que Marinette et moi jouions dans le salon, notre tante Adèle exposait les produits récents et les commentait avec enthousiasme. La table de la salle à manger était couverte de raviers, de ramequins, de coffres à oignons, de boîtes à saucisson, de moules à charlotte, mais également, ce qui faisait la gloire de la marque, de hachoirs AdaptaChef, de Turbo Tup, de mugs Crystalwave, de Micro Urban, de sets AllegrApéro, bref tout ce qui constitue la panoplie d’une ménagère, et ce, sans limite d’âge. Les femmes batifolaient, scrutaient chaque objet, donnaient leur avis, tout en buvant du café et du thé, accopagné comme il se doit de biscuits secs, de muffins et de quatre quart.

A seize heures, alors que nous allions goûter dans la cuisine, la sonnette de l’entrée tintait. C’était l’heure où apparaissait un grand bonhomme bien bâti, qui se nommait Pierre. Il nous faisait un peu peur, mais visiblement les dames l’appréciaient, car des rires qui n’étaient pas des claquements de dents provenaient de la salle à manger. Marinette se mettait à l’agachon dans l’embrasure d’une porte et me racontait en chuchotant ce qui se passait. Adèle notait les commandes, et, visiblement c’était un rite bien établi, se munissait de quatre cure-dents d’inégales longueurs (préparés à l’avance), qu’elle tendait aux invitées. Monsieur Pierre, on ne sait par quelle magie, avait disparu.

« -il doit être aux toilettes » me renseigna Marinette. Pourtant, à chaque fois, l’homme ne participait pas au jeu de la courte paille, nous l’avions remarqué, avec l’habitude que nous avions prise des réunions Tupperware. Et puis soudain, c’était au tour de la gagnante du tirage de s’évanouïr, quelque part dans l’appartement, laissant les trois autres femmes à leur déception. Mais c’était la règle du jeu et chacune l’acceptait. A seize heures quarante la gagnante réapparaissait, toute emoustillée et comme rajeunie, les cheveux légèrement dépeignés et le col claudine mal ajusté sur le cou. A seize heures quarante cinq, c’était le retour de monsieur Pierre, qui prenait rapidement une tasse de thé en compagnie de ces dames, tout en saisissant de sa main gauche une enveloppe que lui tendait Adèle. A dix sept heures pile, toute cette belle compagnie quittait l’appartement, des sacs en papier remplis de produits aussi esthétiques qu’utilitaires.

« – Marinette, Léon, baissez un peu le son de la télévision !

« – oui, tatie ! »

On entendait l’aspirateur absorber les poussières mais plus encore Adèle chanter à tue-tête l’air du traderidera. Ensuite, dans le calme, nous occupions la table de la salle à manger pour faire nos devoirs, jusqu’à l’arrivée de notre mère. C’était devenu une vraie routine, à laquelle il était difficile d’échapper. Pourtant, tout cela cessa d’un coup, un jeudi de janvier, alors que quatre nouvelles invitées et monsieur Pierre s’apprétaient à partir. Il était seize heures cinquante cinq quand la sonnette retentit. C’était Françoise, notre mère. Elle était affolée. Elle avait oublié la note qu’elle avait inscrite sur son agenda : « cette semaine, pas de courses, c’est black friday ». Du coup, elle venait nous récupérer en vitesse, et bien plus tôt que prévu. Adèle ouvrit la porte, innocemment, et fut soudain submergée de terreur.

Notre mère également, et c’est avec difficulté qu’elle articula :

«- mais Pierre, enfin, qu’est-ce que tu fais là ? »

AK Pô

20 01 2018

Ptcq

Comments

  1. Comme dirait Marc avant d’être black-listé : les cols « Peter Pan » franchissent les faux cols sans déshabiller les faux culs. C’est hermétique mais nous y reviendrons plus clairement, selon le résultat du test.

  2. Claire Hopper says:

    Un joli conte pour adultes dans lequel j’ai appris deux expressions françaises que je ne connaissais pas : « se mettre à l’agachon » et « col Claudine ». Mais qui donc est cette Claudine? Merci.

    • « se mettre à l’agachon » : expression provençale signifiant se mettre à l’affût, dans le sens observer discrètement (in « Les lions d’Arles », d’Ivan Audouard, où j’avais découvert le terme que j’ai trouvé amusant, plutôt que « faire le pet », qui pourrait s’en rapprocher).

      Extrait :
      « le Plaza était considéré par les connaisseurs comme le meilleur endroit de la ville pour apprécier le rendement du mistral sous les jupes des demoiselles. Il y avait, à la hauteur de la quinzième marche de l’escalier conduisant à l’entrée principale des arènes, un remous inattendu qui troussait les plus méfiantes, au grand plaisir des âmes contemplatives. Située en contrebas, exactement dans l’axe de la marche, la devanture du Plaza était toujours occupée par des habitués attentifs qui passaient, dans la comparaison de leurs points de vue et de ceux qu’ils découvraient, des après-midi économiques et savoureux.
      Emmitouflé dans sa canadienne jusqu’aux sourcils, le Grand Plumet était le plus assidu de ces chasseurs d’images. Il restait à l’agachon des semaines entières, et même la nuit tombée il continuait son espère à la lumière électrique. »

      Pour le col Claudine, afin de vous en donner un exemple :
      http://www.plurielles.fr/parents/enfants-bebes/la-petite-histoire-du-col-claudine-7564485-402.html
      Voilà !
      Bien à vous
      AK Pô

      • Merci bien. C’est effectivement très amusant.
        Pour Claudine, c’est ce que j’appelle le col « Peter Pan ».

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