Du sacrifice au triomphe


La visite du Président Macron au salon de l’agriculture de Paris, quoiqu’on pense de son déroulement, a le mérite de faire découvrir à la France le désarroi du monde rural. Le « président des villes » en a bien conscience qui voudrait être aussi président des « champs ». Au-delà des problèmes économiques bien réels liés à la compétition internationale, du modèle productiviste qu’on leur a imposé, de l’imbroglio des aides européennes se pose un vrai problème culturel, car l’homme ne vit pas de pain… En fait la vraie question, elle, réside de la place faite à la ruralité en France : que deviennent ses valeurs qui, il y a peu encore, étaient les piliers de notre identité ? Ces valeurs font elles partie d’un passé à enfouir. Ont-elles, au contraire, un avenir et lequel ? On se souvient de de la fable de La Fontaine –inspirée par Esope. Le rat des villes, cette fois, a-t-il raison du rat des champs, ce « rustique » qui prend de haut son compagnon en le traitant de haut lui et les affres de la cité qu’il affectionne :

« Mais rien ne vient m’interrompre :
Je mange tout à loisir.
Adieu donc ; fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre. »

Les agriculteurs se voient cernés de toutes parts. Leur façon de travailler est contesté : l’apport de pesticides subitement découvert par l’opinion publique devient une sorte de cause nationale –à juste titre, d’ailleurs. La montée exponentielle du mouvement végan atteint les éleveurs dans leur raison d’être elle-même. Mais surtout il y a une sorte de mépris total des « urbains » pour ce qui fait l’âme de nos campagnes, ces spécificités originales passionnantes voir émouvantes si on veut bien s’y arrêter un instant. Elles mériteraient un vrai travail anthropologique.

Je veux parler de la chasse pour commencer si décriée par les réseaux sociaux et par le grand public et pourtant indispensable à la régulation de la faune ; de la tauromachie qui maintient un élevage extensif sur des surfaces qui auraient été livrées à cette agriculture industrielle pointée du doigt. Bref de ces traditions qui font le sel de la vie rurale. Peut-être vont-elles mourir bientôt profitons-en donc le plus vite possible.

Dans ce sens, je voudrais évoquer la Course Landaise très présente dans le nord Béarn à Orthez, Garlin, Lembeye, Arzacq, Morlane où elle est intimement liée aux fêtes locales, journées de ripailles mais aussi de retrouvailles et d’une convivialité perdue dans nos grandes cités. Voilà une activité qui, dans une grande discrétion, se maintient très bien dans les Landes, le Gers et le Béarn ; c’est-à-dire chez nous. Elle est typique de cette tradition gasconne où le courage physique, la ruse, le défi mais aussi l’humilité sont valorisés. C’est une sorte de jeu –qui peut être mortel- inventé sur place qui est un condensé d’authenticité.

« Du sacrifice au triomphe »* un livre remarquable signé des photographes Roland et Marie Costedoat –présenté samedi dernier à Pontonx- accompagné d’une exposition, fait une sorte d’inventaire des acteurs de cet art populaire qui a toujours de nombreux adeptes. Chaque portrait, de ces hommes aux visages burinés, aux regards fiers et aux allures modestes est accompagné des mots essentiels qu’ils ont sur le cœur.

On pénètre ainsi dans un univers qui a sa part de mystère et sa dose de poésie auquel beaucoup de nos concitoyens ont hélas tourné le dos. Là se trouve la quintessence de ces valeurs traditionnelles, paysannes dites dans des mots simples mais forts par ces hommes qui ont affrontés les coups sans se plaindre et qui savent maîtriser leurs peurs. Car le toro, la vache c’est la matérialisation de l’angoisse, ce loup sombre qui hante nous nuits et qui nous relie à notre condition d’être humain. Ce n’est pas l’argent ou le pouvoir qui attirent ces hommes simples, sans prétention mais le désir d’exorciser la peur qui nous avons possède, le choix de se mettre en danger, le plaisir de se surpasser, de perpétuer une tradition dont ils connaissent le prix.

Accepter la modernité sans renier les valeurs du passé n’est-ce pas la quête qui devrait nous animer ?

Pierre Vidal

*dusacrificeautriomphe@gmail.com de Roland et Marie Costedoat. Prix 35 euros plus 5 euros de port.

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Comments

  1. Larouture says:

    Il y aurait beaucoup de choses à développer sur la situation de la ruralité qui ne se résume plus au monde paysan.
    Beaucoup de choses à dire sur l’identité et les traditions qui sont une construction constante de l’histoire par les acteurs locaux eux-mêmes, quelles que soient les tensions ou leur origine.
    Beaucoup de choses à opposer au « sorte de mépris total des « urbains » pour ce qui fait l’âme de nos campagnes — ». A ce propos, ce couplet est-il nouveau ?:
    « Toi tu n’es pas d’ici, tu es de la campagne,
    Rien qu’à te voir mar_cher, je l’avais deviné. »
    J’ajoute que je prétends très bien connaître la campagne et notamment le Soubestre.
    Afficher des antagonismes, des adversaires, rassemble des partisans mais ne fait pas avancer des solutions.
    PS: 3ème essai; Pour éviter le filtre m–c?

  2. PierU says:

    J’ai -comme tout le monde j’imagine- mes propres peurs et angoisses existentielles.

    Mais -et cela m’inquiète terriblement- pour les exorciser je ne ressens pas le besoin de faire couler le sang, de sentir l’animal souffrir sous les pics qui lui déchirent les chairs, d’imaginer son incompréhension devant ce qui lui arrive au moment où il s’agenouille parce que sa vue se trouble, de voir la vie quitter un être vivant qui n’avait rien demandé à personne.

    Du coup je me demande : suis-je normal ? Me conseillez-vous de voir un psy ? Ou alors un traitement progressif en auto-médication ? Je pourrais par exemple essayer de torturer mon chien ? Ou vaut-il mieux que je commence par le chat, et passer au chien uniquement une fois que j’aurais maîtrisé la torture du chat ? Le chien a des bons crocs, quand même… Et pour le matériel vous conseillez quoi pour le chat ? Des fourchettes à escargots comme banderilles, ça marche ? Par contre pour lui couper les ligaments du cou je sèche… Pour l’estocade une bonne aiguille à tricoter devrait faire l’affaire je pense.

    En tous cas je suis impatient de rejoindre la normalité !

    • Beltof says:

      Je n’aime pas la corrida, j’ai pu assister à une novillada piquée mal achevée. Je n’aime pas chasser, je suis fils et petit-fils de chasseur.
      Cela m’autorise-t-il à porter un jugement sur une passion, certainement pas, je me dois de la respecter par contre.
      J’ai bien conscience que le débat porté par M. Vidal n’est pas là, mais j’en ai marre de voir la bien penscence partout, de la pensée unique moralisatrice à coup de vidéo peut ragoutante, de corrida mal exécutée, de chasseur ne sachant pas bien chasser et bien oui nous sommes comme ça, des êtres en perpétuelle contradiction mais de là à interdire des traditions, NON !!
      C’est la vie.
      Je ne suis pas pour cacher la mort des bêtes élevés avec respect par nos éleveurs dans nos seuls abattoirs ou pour réguler les gibiers à coup de stérilisation médicamenteuse.

      • Beltof says:

        Oh et j’ai oublié, dans la course landaise il n’y a pas de mise à mort et s’est super spectaculaire…

      • PierU says:

        Oui la course landaise n’est pas la corrida, et d’ailleurs je n’ai à priori rien contre la course landaise (ni contre le principe de la chasse, d’ailleurs).

        Néanmoins, étant donné que l’auteur lui-même utilise l’une pour faire la promotion de l’autre (je cite : « La Course Landaise n’est en rien opposable à la tauromachie espagnole puisque […] ce spectacle est souvent la porte d’entrée pour de futurs aficionados a los toros. »), je me sens autorisé à étendre le « débat ».

        Il n’y a pas à respecter une « passion » qui est basée sur la torture d’êtres vivants évolués. N’essayez pas de faire croire que dans une corrida « bien exécuté » la bête n’est pas torturée, car c’est faux. La lame qui fouraille les chairs pour couper les ligaments du cou (c’est le but) ce n’est pas de la torture ? Et faut-il rappeler l’article L521-1 du code pénal ?
        « Le fait, publiquement ou non, d’exercer des sévices graves, […], ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité, est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende. »
        La tauromachie n’y échappe qu’au nom de la « tradition », traditions aux noms desquelles on brûlait aussi les supposées sorcières. Certains légitiment l’excision au nom de la tradition aussi.

        • Sagnimorte Annie says:

          « .Il n’y a pas à respecter une « passion » qui est basée sur la torture d’êtres vivants évolués. N’essayez pas de faire croire que dans une corrida « bien exécuté » la bête n’est pas torturée, car c’est faux. La lame qui fouraille les chairs pour couper les ligaments du cou (c’est le but) ce n’est pas de la torture ?..
          …[..] traditions aux noms desquelles on brûlait aussi les supposées sorcières. Certains légitiment l’excision au nom de la tradition aussi » Exactement ! le culte non du Veau d’Or mais de la barbarie !.

  3. Beltof says:

    Adishatz,

    la parabole n’était pas aisée, Bravo !!
    Gloire nos toreros gascons.

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