Le 22 mars


Voici l’anniversaire du jour de l’étincelle qui a précédé le grand embrasement de mai 68. Il y eut parmi les activistes un « Mouvement du 22 mars » qui fut en pointe. Ça se passait à Nanterre et cela ne concernait qu’un nombre limité d’étudiants : 250 à peine. De remarquables orateurs se distinguèrent ce jour-là comme Daniel Cohn Bendit ou Daniel Bensaïd. Une « assemblée générale » décide d’occuper le huitième étage de la tour administrative de la faculté de Nanterre, symbole du pouvoir universitaire, et du pouvoir tout court. Ils ne quitteront les locaux que tard dans la nuit. Les étudiants élaborent le « Manifeste des 142 », groupe très hétéroclite d’anarchistes libertaires, de situationnistes, de trotskistes, de communistes révolutionnaires ou de simples réformistes. Les mots d’ordre sont d’un genre nouveau : rejet des partis et des syndicats traditionnels, démocratie directe, mouvements spontanés, refus de recevoir un enseignement pour devenir « les futurs cadres de la bourgeoisie »…

Le philosophe Régis Debray est « empêché », comme il dit, de participer à ce mouvement. Il s’essaie pour le coup à une véritable révolution au côté de Che Guevara et il est capturé par les troupes boliviennes. Passé à tabac il restera quatre ans en prison et il n’en sortira qu’après une longue campagne de mobilisation à laquelle participe Jean Paul Sartre. Dès son retour Debray a un regard très critique sur mai 68 et il disait encore sur France Culture ce matin, la piètre opinion qu’il avait de cette révolte qui, pour lui, a débouché sur un processus inverse à celui qu’elle prétendait lancer.

La « Majorité Silencieuse » étouffa très vite la courte révolte étudiante qui ne sut jamais se connecter avec la classe ouvrière et ses représentants c’est-à-dire, à ce moment-là, la CGT et le PCF. Ceci dit on peut perdre mais creuser son sillon. Quel est l’héritage de ce mouvement hétéroclite ? Un certain lyrisme, une légende épique, un moment d’exaltation. Ca n’est pas rien… Mais du slogan il est interdit d’interdire il ne reste rien car la même génération qui a fait mai 68 a mis en avant plus tard le « principe de sécurité » et « le politiquement correct ». Les individus se sont inscrits –parfois sans scrupules- dans le système qu’ils prétendaient exécrer pour le renforcer en y occupant des rouages décisifs. A partir de ce moment les partis qui préconisaient une alternative radicale ont entamé leur déclin et le pouvoir des syndicats a reculé. Depuis cette expérience on considère généralement le système libéral comme la seule voie pour un développement harmonieux de toutes sociétés. L’effondrement du géant soviétique confortera définitivement ce sentiment.

Le monde a changé et l’histoire ne se répète pas. Un nouveau mai 68 est improbable et la plupart de nos concitoyens le savent bien. Le mouvement de protestation qui se développe en ce moment, avec sa part de légitimité, ne sera pas l’allumette qui mettra le feu aux poudres. Contrairement à ce que voudraient nous faire croire certains, le 22 mars 2018 ne débouchera pas sur un mai 2018 semblable à un mai 68. Les français ont trop à perdre.

Pierre Vidal

Comments

  1. Joël Braud says:

    A cette époque, les amphis étaient occupés. S’y tenaient des assemblée générales d’on ne sait quoi. On citait Nietzsche, Marx, Engels, Trotski. On refaisait le monde trois fois par jours. Et surtout on entendait des slogans fumeux comme :
    Jouissons sans entraves
    Soyez réalistes, demandez l’impossible
    A bas l’université bourgeoise
    Le gaullisme est l’inversion de la vie
    Professeurs, vous êtes vieux… votre culture aussi
    Sous les pavés, la plage
    Il est interdit d’interdire
    Elections pièges à cons.

    C’etait beau et con à la fois

    • megatherion says:

      Ils ont été réalistes : en demandant l’impossible ils ont obtenu des possibles. Pas si fumeux et encore moins con.

      Si à 20 ans on n’a pas quelques utopies et qu’on ne pense à préparer sa carrière et sa retraite…

  2. daniel says:

    On apprend d’autres choses intéressantes en lien avec ce sujet ici :
    https://www.lci.fr/societe/22-mars-greve-ce-jour-si-particulier-avant-les-evenements-de-mai-1968-2081872.html

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