La prise de l’Opéra


Mai 68, cinquante ans déjà !

Le rouge du ciel : formidable incendie. Ça ne serait pas une soirée comme une autre. A cette sève montante, qui pourrait résister ? Posé sur le bord de la fenêtre, son transistor énumérait les rues à contourner. Comment traverser Paris sans voir sa voiture renversée par les émeutiers ? Quels détours pour éviter le Quartier Latin. Les ponts assiégés. Du cœur de l’insurrection, il entendait les slogans éphémères ; les consignes hurlées des barricades ; le jet des pavés ; le fracas des vitrines qui s’effondraient ; l’explosion des grenades lacrymogènes ; les sirènes des ambulances ; la chute des arbres qu’ils abattaient pour des barrages de fortune ; les sommations et le fracas sourd des lourdes bottes ; les cris ; l’effroi ; les fuites éperdues. Dans le « Poste », ils commentaient ces événements avec ivresse, une sorte d’allégresse dans la voix, comme une finale du championnat… Magiciens du verbe, ils étaient les hérauts d’une grande fascination…

Ah ! Le rouge de ce soleil couchant… Il habitait leurs refuges précaires, lignes Maginot bricolées qui allaient d’un trottoir à l’autre : pavés descellés, branches entremêlés, lampadaires abattus. Il haletait avec eux dans leurs charges effrénées et leurs replis vifs ; le sang l’effarait ; la fumée piquait ses yeux. La Révolution était en marche…

Il sauta de la fenêtre, marcha en équilibre sur le mur, pénétra dans l’appentis, prit son vélo « demi-guidon », enfila la rue en sens interdit : ni voiture, ni passant. « Dormez-bien braves gens, la nuit est rouge, ce soir ! ». Il traversa les Boulevards rien ne freinait sa course. Il pédalait rapidement pour rejoindre le centre-ville. Il ne voulait pas manquer son rendez-vous avec l’armée de ses rêves. Il passa devant la cathédrale, là où chaque dimanche il lui fallait assister la messe. Le chanoine en pelisse montait en chaire et faisait rouler sa voix sur les têtes courbées. « Ce soir tu ne pèses plus sur mon âme, vieux monument massif, menace immobile ! ».

Place Clemenceau il les entendit vociférer des mots incompréhensibles, les chalands désertaient la terrasse du Central pour commenter l’événement. « Nous sommes tous des juifs allemands ! » disaient-ils. Il reprit, en cœur avec eux -désormais ses frères-, la formule énigmatique. Il s’était fait une place dans leurs rangs clairsemés, avant-garde d’une colonne innombrable ? Il poussait son vélo d’une main et de l’autre il levait son poing. Ils firent le tour de la place et descendirent l’Intendance. La foule se serrait sur le trottoir, ahurie de ce cortège jamais envisagé.

La troupe avait de la gueule. Les visages étaient mal rasés, les pulls troués aux coudes et les jeans comme uniforme. Les filles, à leur bras, mâtaient ces héros avec passion. Un sbire portait un mégaphone et le Chef -ils avaient remis leur salut entre ses mains- entonnait au micro des slogans abscons qu’ils reprenaient, les scandant comme des litanies avec une force d’âme, une conviction égale aux lévites qui firent tomber les murailles de Babylone.

Mais il ne suffit pas de crier : Pour qui fait la Révolution, il faut agir.

« Camarades à Paris ils occupent l’Odéon ! Tous au Grand Théâtre ! », criait le Chef, au mégaphone. Cheveux noirs et longs, barbe peignée, sa chemise de lin tissé, ample comme une toge, descendait sur ses pieds et il chaussait les mêmes sandales de corde que le fils du Charpentier. « C’est un Situ ! » me glissa un voisin, autre clone de Jésus, qui ne semblait pas de la même secte mais approuvait l’idée de monter à l’assaut de l’Opéra, « symbole de la culture bourgeoise ».

Ce fut un coup de génie, auquel nul stratège n’avait songé : Le bâtiment était à prendre, les flics occupés à garder les usines de banlieue. Ils foncèrent sur les marches du temple, gravies en moins de deux. Ils n’eurent qu’à pousser les portes à tambour. La charge précipitée s’accompagna de cris de guerre. Devant cette bande de jeunes Sioux, les clients de la brasserie s’enfuirent par la sortie de secours, laissant les garçons en livrée bras ballants sur leurs tabliers blancs. Pour une fois, le peuple était aux premières loges.

Ils grimpèrent l’escalier d’honneur et crachèrent sur le tapis rouge foulé en escarpin les soirs de gala. A l’étage, ils envahirent les foyers vastes comme les salons de ces demeures qui bordent le fleuve brun et que les « bourges » nomment « Châteaux ». Les parquets étaient admirables, cirés et les glaces à trumeaux reflétaient leur image hirsute, il ne s’agissait pas de tutus en taffetas ni d’éphèbes incertains moulés dans des collants mais de celle d’hommes -des vrais- suant à grosses goûtes après l’effort. Un ordre bref du « Christ au mégaphone » les sortit de leur contemplation. Il rappelait la troupe à son devoir : Ils n’étaient pas là pour rigoler. Ainsi, poignée de soldats en retard sur la marée, ils pénétrèrent dans la salle et s’assirent sous les bravos des copains installés au premier balcon de face. Tout le monde était au paradis.

Jésus monta sur scène, dans la fosse se trouvait son disciple préféré gardien du mégaphone, instrument des sermons et Marie-Madeleine, extatique, contemplant son Dieu. « Camarades ! Le devoir du révolutionnaire c’est de faire la révolution ». Il parlait d’or le Robespierre local et la salle croula sous les applaudissements. Le lustre en cristal de Bohème en trembla un instant. « L’orchestre de la Pologne démocratique va maintenant jouer gratuitement pour le peuple en lutte ». C’était le « Mai Musical » et l’assistance s’enthousiasma. Il fallut chercher le chef. Déjà en frac, nœud papillon et queue de pie, il fut traîné avec ménagement –n’était-il pas le représentant d’un gouvernement ami ? – sur le devant de la scène par le disciple préféré. Il ne parlait pas un mot de français mais fit non de la tête : les Polonais ne joueraient pas pour une bande de déjantés. Un assaillant, les pieds sur un fauteuil retapissé de neuf, vitupéra : «  ces hiérarques sont pires que les bourgeois, il faut les pendre par les couilles ». Il fut très applaudi.

Mais ce moment de liesse fut brutalement interrompu par un type affolé qui fit irruption dans la salle et cria « Les flics ! ». Ça jeta un froid et le Polonais en profita pour se débiner vers les coulisses. Jésus, magnanime, donna ses consignes, oracles sacrés : « Que personne ne bouge. Ils ne viendront jamais nous chercher ici ! ». Ils restèrent vissés sur leurs sièges, calmes, ils marchaient sur les flots, dehors la tempête pouvait se déchaîner, les disciples ne bougeraient pas… La prophétie se réalisa.

Jésus le montra du doigt et lui fit signe. Il était ému d’être l’Élu. « Suis-moi ! » dit-il et ils prirent l’escalier de service. Ils gravirent les étages. Marie-Madeleine et Saint Jean faisaient partie du commando. Il donna un coup d’épaule et la porte céda. Ils étaient sur le toit du ciel – chef d’œuvre de Gabriel, archange des architectes. Ils se penchèrent sur les fourmis du bas. Elles étaient rangées en trois groupes : Un premier maillage de CRS serrés sur les marches, bloquaient l’accès, plus loin un essaim bruyant, renfort des assiégés, faisait un sit-in avec guitares et tambourins, puis un nouvelle ligue, protégée par des gendarmes en gabardine, attendait la représentation polonaise prévue dans l’abonnement. Le smoking était de rigueur.

Jésus amena le drapeau tricolore et déplia un drap rouge –la cape de Méphisto piquée en coulisse. Il noua l’oriflamme de la révolte et le hissa au mat républicain. Puis il cria à l’intention des fourmis du bas : « Regardez camarades ! ». Une ovation sensationnelle monta vers le ciel comme une offrande au Père. Jésus eut un sourire, se tournant vers ses disciples les plus chers il leur dit : « Taillons-nous ! ». Il prit Marie-Madeleine par le bras, lui roula un palot et ce fut son ultime apparition. On ne vit plus jamais le « Christ au Mégaphone » ; dans aucune manif ni même dans une A.G. situationniste.

Comme Jésus, il dévala les escaliers et sortit au grand air, se faufilant sans trembler, entre deux CRS qui le regardaient d’un air méchant. Il récupéra son vélo « demi-guidon » posé sur les marches -personne n’avait touché à sa relique-, fendant les rangs des copains inquiets du sort des assiégés il alla vers les robes longues qui attendaient que l’ordre reviennent -c’était sa route. Il pédala fort pour rejoindre sa chambre, le rouge du ciel et le transistor sur la fenêtre.

Son âme était pure car il avait rencontré Jésus et il avait hissé le drapeau d’une religion nouvelle au fronton de l’Opéra ; Golgotha libertaire pour une nuit.

Pierre Vidal

Comments

  1. Joël Braud says:

    Très beau texte.

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