Silver…ta mère !


C’est une révolution qui s’annonce. Pas celle de mai 68, non, qui commence à envahir les ondes et les médias et dont on n’a pas fini d’entre parler, entre nostalgie, regrets et soubresauts commémoratifs dont nous sommes tellement friands. Une révolution qui va envahir nos vies, insidieusement, sans faire de bruit, sans dommages collatéraux apparents, sensée nous apporter le bien-être éternel et des lendemains qui chantent. Je parle là de la silver économie. Le nom, déjà. Tout un programme. Plus qu’alléchant. Un nouvel eldorado à un moment où les perspectives de bénéfices à deux chiffres se réduisent comme peau de chagrin. Le marché des têtes grises est aujourd’hui à l’aube d’une ère royale pour ceux qui pourront miser dans un secteur abandonné à lui-même par un état providence qui n’aurait jamais dû délaisser des domaines comme la santé, la justice, l’éducation et la santé. Les progrès de la médecine et des conditions de vie moins pénibles ont conduit nos sociétés occidentales à des parcours de vie qui atteignent aujourd’hui 85, 90, 95 ans et plus. Quelque part, effectivement, c’est un progrès indéniable, si l’on se réfère à l’âge moyen que l’on pouvait atteindre ne serait-ce qu’au milieu du siècle dernier. Contrepartie de cette avancée que nous envient d’autres contrées, pas grand-chose n’a été anticipé pour rendre la vie de ces grands seniors et de leurs familles plus facile lorsqu’ils ne possèdent pas le potentiel financier suffisamment large pour faire face aux dépenses qui ne manqueront pas d’arriver lorsque leur santé déclinera. Alors, la silver economie, dans tout ça ? Disons qu’elle profitera à quelques grands groupes qui auront su investir au bon moment, au bénéfice d’une population aisée qui pourra s’offrir innovations et services que ces nouveaux industriels auront su développer.

Quid de la masse des vieux qui vivotent dans des logements parfois insalubres, à l’ergonomie désastreuse, qui n’auront pas les moyens d’intégrer une résidence trois étoiles ? A l’instar de la fracture numérique dont avait parlé Jacques Chirac en son temps, c’est à une véritable fracture sociale chez nos chers « silvers » que nous devons nous attendre, et peut-être plus rapidement que prévu. Les remous qui ont agité tout récemment les salariés des EHPAD sont les signes que rien n’a été préparé alors que l’arrivée dans le grand âge des natifs de l’entre-deux-guerres était pourtant prévue de longue date. Quant à celle des babyboomers, on imagine quel cataclysme elle risque de provoquer dans les 10 à 15 ans qui viennent.

Au-delà des seules considérations d’argent, c’est l’isolement des personnes âgées qui saute aux yeux pour qui connaît un peu ce domaine. La solitude, l’enkystement progressif, la perte du goût de l’autre, le renoncement à ce qui faisait le sel de la vie : l’absence de relations humaines et sociales aboutit forcément à ce repli sur soi mortifère. Une expérience récente nous en a fourni le triste exemple, laissant une mamie de 96 ans se débattre quasiment seule avec un entourage nocif, sans qu’aucune structure n’intervienne à temps malgré plusieurs alertes avant qu’un départ en EHPAD ne devienne nécessaire lorsqu’une une prise en charge à temps de la situation décrite aurait pu éviter ce déracinement. C’est là où le financier refait surface. Lorsqu’on compte chichement deux heures par ci pour du ménage, une heure par là pour des soins d’hygiène, minutés, dispensés par un personnel qui assure une mission ingrate, peu valorisée et pourtant si précieuse. Un personnel qui tourne, qui s’épuise, potentiellement maltraitant malgré lui, qui ne peut pas passer plus de temps que nécessaire chez une mamie qui, souvent, n’attend que lui pour parler. C’est tout un système qu’il faut revoir dans son intégralité. Les Départements ? Ils font ce qu’ils peuvent avec les maigres moyens que leur a laissé l’état. Facile de décentraliser les responsabilités sans que les ressources le soient aussi. Après, c’est au petit bonheur la chance, en fonction des territoires. Qu’on s’appelle CIAS, CCAS ou autre, chacun « gère » un budget en fonction des priorités définies par sa collectivité de tutelle. Parfois, c’est efficace, parfois, ça sent la grosse machine avec des salariés qui courent un peu partout, imposant des levers à 6h30 et des couchers à 19h. En plein été, c’est un peu tôt…

Sur le fronton de nos mairies, est écrit liberté, égalité, fraternité. L’égalité, elle n’y est pas, au vu des disparités recensées dans notre pays. Preuve qu’il y a urgence pour que l’Action Sociale vis-à-vis des seniors soit revue en profondeur au niveau national et déclinée de manière cohérente au niveau local. Elle doit faire partie d’une réflexion transversale où logement, mobilité et emploi doivent être intégrés. La loi d’Adaptation au Vieillissement de la Population est un premier pas. Tout petit, car on attendait plus de ce projet porté par Michèle Delaunay et finalement présenté par Laurence Rossignol. La part faite à l’humain laisse à désirer. On ne résoud pas la problématique du vieillissement par la seule baguette magique du service à la personne. Il y a urgence, je le répète, à donner la place à des initiatives considérées aujourd’hui comme des niches. La cohabitation intergénérationnelle en est une mais elle n’est pas la seule. La colocation entre seniors, les maisons intergénérationnelles en sont d’autres. Les associations, les bailleurs sociaux, les fondations fourmillent d’idées qui, ponctuellement, fleurissent dans nos villes et nos campagnes. Mais leur financement reste hiératique et aléatoire, épuisant les plus motivés à ce que quelque chose change dans la prise en charge de nos vieux. C’est maintenant que tous les acteurs de bonne volonté doivent travailler ensemble, privés et publics, car chacun peut apporter sa pierre cet édifice. Avant que ce secteur ne soit plus qu’une seule question de gros sous. Pour que nous ne nous retrouvions pas très vite dans une situation d’indignité absolue vis-à-vis de ceux qui ont travaillé toute leur vie et qui n’ont pas mérité ça.

Pierre de Nodrest

Association MAILLAGES

Crédit photo : pontdevie.eklablog.com

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Comments

  1. un Passant says:

    « Mais leur financement reste hiératique »
    Qu’entendez-vous par là ? Je ne saisis pas le sens de votre souci

  2. Pierre d'ABBADIE de NODREST says:

    Effectivement, je pensais aux plus de 75/80 ans. Les 60/75 ans, jusqu’à présent, sont ceux qui vivent le mieux, et financièrement et sur le plan de la santé. Après 75 ans, les femmes subissent souvent un veuvage et celles qui n’ont jamais travaillé se retrouvent avec une demi-pension de reversion, ce qui fait souvent très léger pour assurer dépenses de santé, loyer quand il y en a un et frais de la vie quotidienne.
    Mais la paupérisation commence tôt lorsque les personnes à faible revenu quittent leur emploi et perdent, de fait, en moyenne, entre 20 et 30% de leur pouvoir d’achat, surtout si elles n’ont pas leurs annuités complètes.

  3. « un état providence qui n’aurait jamais dû délaisser des domaines comme la santé, la justice, l’éducation et la santé »
    Pas crédible quand on voit que les dépenses sociales en France sont parmi les plus élevées du monde. Il faut cibler sur la dépendance.
    D’autre part il est curieux que pas une fois le rôle de la famille ne soit évoqué.
    C’était et ça reste quand même un facteur majeur dans la prise en charge du problème car les personnes âgées en dépendance ont en grande majorité des enfants et des petits enfants. A moins que votre article ne s’adresse qu’aux personnes isolées.

    • Pierre d'ABBADIE de NODREST says:

      En grande majorité, oui, les enfants ne sont pas très loin mais pas mal d’entre eux vivent tout de même à des centaines de kilomètres. Et gérer à distance n’est pas une solution. Quant à ceux qui ont leur famille sur place, ils font partie de cette génération pivot à la fois en charge de ses parents vieillissants et d’enfants parfois encore jeunes, scolarisés ou pas, avec un job ou pas. A l’âge où leurs propres parents n’avaient plus les leurs, ils se retrouvent en responsabilité de plusieurs générations. Un statut de l’aidant doit être franchement étudié et ce pan-là n’a pas été franchement évoqué dans la loi sur le vieillissement.
      Quant à la notion d’état providence, c’est avant tout un problème de répartition de celles-ci. Il y a de la gabegie un peu partout, c’est surtout ça qu’il faudrait évaluer avant de diminuer les aides sociales.

  4. Votre inquiétude porte sur le problème de la dépendance et de la fin de vie. La silver génération et l’économie qui va avec commence à 60 ans .
    « Le terme “silver génération” est utilisé pour identifier les personnes de plus de 60 ans. Ce terme est de plus en plus courant car associé à la “silver économie”, qui est une véritable économie portant sur une pluralité de marchés à destination des personnes âgées. » (Wikipedia)

    • un Passant says:

      silver generation = 3e âge pour ceux qui parlent encore français, non ? Ou cela a-t-il un autre sens ?

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