Enr’gardant passer les civils


Ce titre et le texte qui suit sont extraits du journal « Le Canard enchaîné » en date du 27 novembre 1918. Quelques jours après la signature de l’armistice dont nous fêtons ces jours-ci le centième anniversaire. Il est d’une ironie mordante. Son auteur, André Dahl qui se qualifie en la circonstance de « poilu » est en réalité un journaliste, écrivain et homme de théâtre.

« Ah ! Les braves civils !. Quel frisson d’enthousiasme a serré nos cœurs, quand nous les avons vus, l’autre dimanche, défiler par les Champs-Elysées, l’âme toute gonflée d’orgueil ; quand nous les avons vus bien alignés tourner la tête vers la tribune officielle et dédier aux Maîtres de la République – char de l’État qui ne connaît point la crise des transports – un regard humide de gratitude et pétillant de fierté !

Ah : les braves ! Ils y étaient tous ! L’Amicale des Marchands de marrons du XII e, les Prévoyants du lendemain, Les combattants de la Bérézina, la Société de Secours mutuels des Robinettiers, le Syndicat des Mercantis, l’Association des fabricants de nouilles et le Comité central des Tondeurs de chiens. Il y avait même des soldats… mais qui, comprenant que ce jour n’était pas le leur, se dissimulaient modestement dans la foule.

Nous avons vécu là, nous autres, des heures splendides, dont aucune note discordante n’est venue troubler l’harmonie. Si des combattants du front eussent défilé, les spectateurs auraient vu des visages fatigués, des vêtements ternis par la bataille ; au contraire dans ce cortège de civils, nous n’avons aperçu que de bonnes figures roses et des pardessus de bonne coupe. Ainsi, rien ne venait ternir notre joie.

Il y avait là d’énormes dames qui voulaient bien trouver la Marseillaise « distinguée ».

Il y avait aussi de vieux messieurs qui avaient fait tout leur devoir, puisqu’ils avaient pris de l’emprunt et qu’ils avaient un neveu à Salonique. Il y avait quelques marchands d’obus qui suivaient le cortège comme on suit un enterrement et enfin, la publicité ne perdant jamais ses droits, il y avait les Société des Gens de Lettres et son « jazz-band » accoutumé.

Il faut espérer qu’un jour prochain, on voudra bien donner aux soldats quelques permissions de courte durée pour qu’ils puissent venir voir les civils défiler sous l’Arc de Triomphe.

Les rares privilégiés qui ont assisté au cortège de dimanche sont repartis pour l’Alsace enthousiasmés et j’entendais l’un d’eux expliquer à son copain devant la gare de l’Est :

– tu comprends, mon vieux, si ça sait défiler les civils ! Tut’rappelles comment ça se défilait, y a six mois ? »

André Dahl, poilu

A la lecture de ce texte on peut logiquement se demander à qui profitent réellement ces cérémonies d’hommage ? Rien n’a changé !

André DAHL (1886 – 1932) en réalité Léon KUENTZ était journaliste, écrivain et directeur du théâtre français. Il a écrit, entre autres, pour le Canard enchaîné.

Pau, le 14 novembre 2018

par Joël Braud

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