Confusion

La brutale et crépusculaire crise de régime où nous sommes plongés succède aux délices d’un récent enthousiasme enchanté mais déraisonnable. Un retournement d’une telle ampleur est inédit dans la cinquième république. Jupiter s’est transformé en Louis XVI fuyant sur Varennes, attendant un dénouement tragique que nul ne souhaite. Personne ne pouvait prédire ce chaos, cette accumulation d’erreurs, de violences, de scandales qui se succèdent jour après jour. La situation est plus grave qu’il n’y parait : le capitaine est absent et ses ordres lointains, contradictoires ou inaudibles. En première ligne de cette tempête, acteurs pour les uns, bouc émissaires pour les autres : les médias.
Revenons aux « fondamentaux » avec cette définition du grand écrivain et penseur Pascal Quignard, dans son livre « Critique du jugement » (éditions Galilée) paru en 2015 ; au chapitre « KRISIS » : « un  journaliste professionnel collecte des faits d’actualité. Il enquête sur le réel. Il jouit de la clause de conscience. Il tait le secret de ses sources. Notre temps manque cruellement de journalistes ». On ne saurait mieux dire sauf qu’il faut rajouter à cette définition la « charte » de la profession désormais passée par pertes et profits. Il faut bien dire qu’il y a une méconnaissance totale du public à l’égard d’une profession mal payée, composée pour une large part de salariés précaires ou stagiaires ; ceux-là même qui sont sur le terrain le plus souvent. Ils ont souvent des salaires égaux ou à peine supérieurs au SMIC contrairement à ce que l’on croit. On leur demande non seulement d’écrire mais aussi d’enregistrer et de filmer ; d’aller de plus en plus vite car le numérique n’attend pas. Autrement dit la technique a pris le pas sur le reste, l’analyse en particulier et c’est sur leur habileté à manier l’outil, leur vitesse et leur souplesse qu’ils seront jugés par leurs pairs.
Sans doute les écoles de journalisme et les syndicats n’ont-ils pas assez insisté sur l’aspect moral de cette profession ; la responsabilité sociale qu’elle implique, privilégiant d’un côté les aspects techniques et de l’autre cédant à la nécessaire réévaluation salariale d’un métier sous-payé. On est donc avec une nouvelle génération de professionnels désarmés devant l’extravagance de la situation, qui fait de son mieux avec peu de repères et se raccroche le plus souvent aux idées reçues politiquement correctes et aux directives de sa hiérarchie.
C’est donc d’abord l’octroi d’un statut social, illusoire aujourd’hui, qui fait du journalisme une profession recherchée par les jeunes. Une profession qui attire mais qui est détestée par le grand public. Beaucoup paradoxalement s’en réclament quand l’occasion se présente. Ainsi, en toute impunité, parce qu’ils ont l’occasion de collaborer ponctuellement à un organe de presse, nombreux sont ceux qui se présentent comme journalistes, alors qu’ils n’en sont aucunement. Comme si il n’y avait pas un cursus long et sélectif et que ce métier ne demandait aucune qualification spécifique. Nous sommes en pleine confusion : pour les uns c’est un métier de privilégiés mais pour d’autres (et parfois les mêmes) n’importe qui peut le pratiquer…
Mais continuons avec Quignard «  un éditorialiste  exprime le point de vue de la direction d’un journal, ajouté à celui de ses actionnaires, incluant celui de ses annonceurs (…) Il vise à façonner l’opinion de ceux qui le lisent. Il détermine la ligne politique et assoit l’influence morale du journal dont il est une des principales figures. Notre temps regorge d’éditorialistes ».
Il s’agit bien d’une autre profession qui a toujours existé mais qui prend une place démesurée dans nos médias, notamment les médias audiovisuels. Elle fait de l’ombre aux premiers et entretient cette confusion mortelle que ce sont eux, les éditorialistes, qui pratiquent « le journalisme réel », alors qu’il n’en est rien. Ils sont sur le pont et par conséquent visibles mais l’équipage lui, dans la soute, fait avancer le navire.
Il s’agit d’une caste peu nombreuse et de connivence qui évolue dans une sorte de vase clos très parisien et qui occupe le terrain. Ils sont inamovibles, il n’y a pas de limite d’âge chez eux et des émoluments considérables même s’ils n’ont rien à voir avec ceux qu’on leur prête. Pour la plupart, ils sont souples avec le pouvoir en place qui sait les amadouer avec des prébendes auxquelles ils ne peuvent pas résister : confidences des puissants, repas privés ou voyages de presse. Ce sont en quelque sorte les gentilshommes de cour de l’Ancien Régime.  François Hollande l’avait bien compris jouant de ces privilèges mesquins et, bien qu’Emmanuel Macron les ait pris de haut, par tropisme, ils se sont rangés derrière lui pour fustiger le mouvement « Gilets Jaunes ». Ils l’ont fait parfois avec raison, mais le plus souvent avec violence et un parti pris révoltant. Jetant de l’huile sur le feu et exacerbant les ressentiments, avec un leader bien connu dans notre région.
Le journaliste et l’éditorialiste ont chacun la même carte de presse mais leur travail n’a rien à voir. La confusion et le ressentiment mutuel encouragé par les politiques (notamment les hiérarques de la REM comme Griveaux ou Ferrand) vient de l’ignorance de ce que font et sont les uns et les autres. La presse est le quatrième pouvoir certes mais c’est aussi un garant de la démocratie : une presse libre et indépendante qui ne s’en tient pas aux idées reçues, qui est sur le terrain, qui conteste à bon escient, qui ne prend pas l’accessoire pour l’essentiel et qui contribue à la recherche de la vérité. Remplir cette mission n’est pas facile contrairement à ce que l’on croit souvent. On y trouve plus d’inconvénients que d’avantages. Au fond être journaliste c’est comme être curé : une vocation… Les jeunes professionnels doivent saisir que malgré les coups et les insultes qui viennent des deux parties, ils ont le privilège –comme leurs anciens en 68- de « couvrir » un moment historique. Expérience unique qui n’a pas de prix et qui les oblige.
Pour les autres, les éditorialistes, tels que les décrit Quignard, pas d’inquiétudes, ils sauront rebondir quoiqu’il arrive.

Pierre Vidal

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4 commentaires

  • « ils se sont rangés derrière lui pour fustiger le mouvement « Gilets Jaunes ». Ils l’ont fait parfois avec raison, mais le plus souvent avec violence et un parti pris révoltant. Jetant de l’huile sur le feu et exacerbant les ressentiments, »
    PM Vidal laisse croire que les grands media sont achetés par le gouvernement.
    Pour ma part j’ai une vision bien contraire à cela. La majorité des media a beaucoup trop donné la parole aux GJ, enregistrant sans sourciller des revendications toutes plus incohérentes et injustifiées les unes que les autres, organisant de très nombreux débats où les GJ étaient accompagnés de politiques d’extrême gauche et syndicalistes de la CGT, et dans un coin la présence timide d’un député novice de LREM. Ce fut un lynchage indigne, a partir d’un mouvement éphémère et qui ne changera pas grand chose.
    Ce fut et c’est toujours le cas de France Info par exemple qui penche très fort à gauche, ou des émissions comme « C’est Politique » sur la Cinq où se succèdent les opposants au gouvernement sans que la position du gouvernement ne soit défendue, avec en prime les commentaires et questions orientées des journalistes de l’émission. Ceci est scandaleux car se produit sur le Service Public.
    Au delà, il existe en France un large panel de media dont chacun connait l’orientation.
    A chacun de croire que c’est Mediapart, l ‘Humanité, l’Obs, ou le Figaro qui dit la vérité…
    Mais qui est le vrai « journaliste » ?

  •  » Personne ne pouvait prédire ce chaos, cette accumulation d’erreurs, de violences, de scandales qui se succèdent jour après jour.  »
    Tout cela était prévisible, nous sommes tout simplement au bout d’ un cycle de 50 ans de gestion politique du genre  » n’ importe quoi » qui a permis la fuite en avant à beaucoup de Présidents, de Mitterand à Hollande. Au même titre qu’ un simple ménage l’ Etat ne peut vivre éternellement au dessus de ses moyens. Cela porte un nom la banqueroute et est puni par la loi.
    Aujourd’ hui les GJ font le procès à Emmanuel Macron d’ être le responsable de cette situation. De part son comportement, qui n’ est que le reflet de ses prédécesseurs, il en est sûrement l’ amorce, mais pas le responsable. Dommage que dans les cahiers de revendications des GJ ne figurent pas la question de savoir qui doit assumer la responsabilité d’ avoir mené le pays dans une telle situation.
    Tout le noeud du problème actuel est là. Tant que le peuple ne saura pas, ou ne voudra pas savoir, ( rien n’ est pire qu’ un sourd qui ne veut pas entendre) il sera très difficile de tourner la page et d’ en faire le deuil. La crise restera sous-jacente.
    Là ou Emmanuel Macron n’ a pas compris, c’ est qu’ il cherche, comme par le passé, à temporiser ou à  » couvrir  » ses prédécesseurs par des mesures financières pour faire oublier cette situation. Alors qu’il faudrait  » vider le sac » au tour d’ une table en se regardant droit dans les yeux pour tout se dire. Tant que cela ne sera pas fait, il n’ y aura pas de réponse viable à cette crise. Surtout nous ne pourrons prendre le chemin d’ une société indépendante des énergies fossiles, vers laquelle il faut se diriger.
     » Macron démission » n’ est pas une réponse responsable.
    Peut être faudrait’ il une nouvelle constitution qui intègre tous ces nouveaux problèmes de société et d’ environnement ? Mais qui voudra seul assumer ou porter ce fardeau De Gaulle n’ étant plus là ? …..

  • Voilà donc un plaidoyer pro domo. Il est vrai que, vu de l’extérieur, il est difficile de savoir qu’il existe une telle différence de considération, entre le journaliste d’information et le journaliste de réflexion (éditorial). Le public semble en effet plus désireux de connaître l’opinion que l’information. Parce que l’information, il la trouve partout et répétée de maintes façons sur internet et les réseaux sociaux. Par ailleurs la neutralité absolue, l’objectivité totale, n’existe pas. Le seul choix de l’information publiée est déjà subjectif. Pour autant, ce serait une erreur de croire que nous sommes tous manipulables et ce serait faire peu de cas de la capacité de chacun de réfléchir et d’analyser par lui-même. Mais tout le monde est influençable.

  • l’émission du dimanche soir « C politique » sur France 5 est scandaleuse. Où est l’objectivité de ces journalistes payés par la redevance, ce sont toujours des invités bien marqués à gauche qui se succédent. J’ai décidé de rayer cette émission avec ma zappette.

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