Jean-Luc Joing : « il faut tenir compte du SAVOIR-ÊTRE »

Installé à Serres-Castet, Jean-Luc Joing, spécialiste du management et de l’éthique, conférencier que l’on entend régulièrement dans le Béarn, vient d’écrire un nouvel essai : « Vivre ensemble : la laïcité et l’éthique pratiquées ». Avec un sous-titre qui annonce la couleur : « pour un savoir-être républicain et démocrate ». Nous sommes allés à sa rencontre. 

Q. La couverture de votre livre se réfère explicitement aux « gilets jaunes ». Quelle est votre analyse de ce mouvement ?

R. Il faut reconnaitre que le meilleur expert en communication n’aurait pas pu faire mieux. Le choix du gilet jaune ne pouvait être meilleur. Il était à la fois symbole de vigilance,  et un signe de ralliement d’autant plus efficace que la plupart des français le possédait déjà dans leur voiture. Quant au premier slogan, très court, quatre mots : « ras-le-bol fiscal » il était capable de fédérer la grande majorité des français.

Malheureusement il faut toujours se méfier de la couleur jaune car elle est aussi l’image des contrastes. Elle symbolise la joie, le soleil qui rayonne, qui réchauffe, chaleureux et stimulant, et, en même temps la trahison, l’adultère, la maladie, le déclin.

Pour maintenir cet a priori favorable, il aurait fallu que les premiers gilets jaunes ne  se contentent pas d’un cumul de revendications souvent  contradictoires sans solutions concrètes et réalistes, et surtout évitent les déviances agressives, les illégalités, voire les appels à l’ochlocratie. Peu à peu ce mouvement a été récupéré par ce que Eric DELBECQUE  appelle « Les ingouvernables ». Il a fini par faire peur à tous les gens raisonnables, républicains et démocrates, et même aux premiers gilets jaunes. Face à cette crise, j’ai pensé danger mais aussi chance à saisir. Trop de vraies problématiques étaient passées sous silence. J’ai décidé de publier cet essai.

Q. Vous évoquez plusieurs fois la laïcité. N’est-ce pas une notion à revoir de fond en comble comme le souhaitent beaucoup ?

R. Avec cette question vous touchez à un « mal français » très caractéristique, celui qui consiste, pour éviter les difficultés et les prises de décision énergiques (éventuellement impopulaires) à privilégier de nouvelles réglementations à l’application intelligente de celles qui existent déjà.

J’appelle cela le « pas de vague qui conduira un de ces jours à un tsunami ». Non, il n’est donc pas utile de réformer le principe de la laïcité, il faut l’appliquer. Or, la laïcité fait partie des mots encore trop tabous à ne pas prononcer, tout comme la qualité, l’éthique, la performance, l’évaluation, la gouvernance, surtout dans les services publics.

Pour moi la laïcité c’est avant tout une éthique (l’art de diriger ses pratiques) ; on devrait donc en évaluer l’application concrète dans la gouvernance des institutions. Mais la France n’aime pas l’évaluation, ce qui conduit à dépenser toujours plus sans vérifier sérieusement la bonne utilisation des moyens affectés, ni même la qualité de la vie au travail et le niveau des engagements personnels, le climat social, etc.

On sacrifie trop souvent le long terme à des satisfactions toutes provisoires. On crée des commissions, des agences, des concertations, des nouveaux règlements, on devient illusionniste en laissant croire qu’il faut tout changer, alors qu’il faudrait simplement commencer par appliquer sérieusement les textes et principes qui existent. En résumé, il faudrait s’engager à faire le pari de l’intelligence active et humaniste contre le pari de la bureaucratie et de l’immobilisme.

Q. Le « Vivre ensemble » c’est souvent une incantation, un souhait, avez-vous des solutions concrètes, même minimes, pour favoriser le lien social ?

R. La première des solutions, c’est d’arrêter de toujours penser « macro-économique », ce que savent très bien faire toutes les élites nationales, et beaucoup plus « local ». C’est à ce niveau que l’on peut repérer les belles initiatives et tous les gâchis et malheurs régulièrement entretenus.  Pour n’en citer que quelques-uns : les maltraitances dans les maisons de retraite, les incivilités dans la vie quotidienne, les atteintes à la laïcité dans les écoles, le  burn-out et l’absentéisme chroniques dus au manque de sens dans le travail, la dévalorisation de certains métiers pourtant indispensables… En paraphrasant Charles de Gaulle quand il parlait des statistiques, je dirais que « le macro-économique c’est comme la mini-jupe,  ça nous donne des idées mais ça ne montre pas l’essentiel ».

Il faut donc savoir sanctionner positivement et encourager ceux qui réussissent, et ne pas laisser la gangrène du laxisme se répandre sans aucune limite. Des études ont montré que là où l’éthique était mise en œuvre, les gens étaient plus heureux. Ils travaillaient en équipe, se parlaient, fraternisaient. Est-ce étonnant ? Et la conséquence, l’efficience, permettait des améliorations matérielles, le jeu social devenait un système à somme positive.

Des modèles existent, tant dans le privé que dans le secteur public (écoles, collèges, lycées, collectivités territoriales…). Il faut donc repenser les gouvernances locales, ce qui permettra de revaloriser bien des fonctions maltraitées aujourd’hui, y compris les fonctionnaires et tous ceux qui occupent des postes jugés pénibles et difficiles.

Il faut sélectionner les cadres et dirigeants parmi les femmes et les hommes les plus prédisposés à intégrer dans leurs approches la laïcité, l’éthique, la qualité, l’évaluation positive. C’est ce que j’appelle l’humanisme méthodologique. Autrement dit, il faut tenir compte du SAVOIR-ÊTRE au même titre que du savoir technique et des diplômes, fussent-ils prestigieux.

Non seulement c’est possible, mais c’est efficace, cela a déjà été expérimenté, et c’est gratuit.

Propos recueillis par Pierre Vidal

Jean Luc JOING, « VIVRE ENSEMBLE, la laïcité et l’éthique pratiquées, pour un SAVOIR-ÊTRE républicain et démocrate », France-Libris, avril 2019

Essai disponible chez les libraires (référentiel DECITRE), à la FNAC,  RAKUTEN, et chez l’éditeur France-LIBRIS…

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5 commentaires

  • Le pas de vague qui conduira comme vous le dites à un tsunami ne se rencontre pas seulement à propos de la laïcité mais dans bien d’autres domaines. Le refus de s’imposer en et le plus souvent la cause.
    Je ne savais pas que cette formule sur les statistiques était de Charles de Gaulle.

  • La laïcité peut certainement constituer une approche créative. Cela dit les termes « Tsunami » et « Laïcité », tels qu’utilisés dans cet article, ont aussi une dimension dialectique.

    Le terme « Tsunami » est devenu un terme du langage courant. Il a été introduit par la globalisation des échanges (mondialisation).
    Le terme « laïcité a plutôt une dimension locale» (cf. valeur particulièrement présente en France).

    Comment articuler les deux dimensions ? Ainsi, selon Pierre Veltz par exemple, « La force d’un territoire, c’est son capital social ». Quant aux gilets jaunes, ils ne donnent pas l’ombre d’une réponse.
    La problématique global-local fait certainement toujours partie de la ligne éditoriale d’A@P.

  • Merci pour cette prise de parole. Sur la laïcité, je ne vois pas grand chose à rajouter si ce n’est la difficulté de mettre en oeuvre les prises de position ou les définitions aussi indiscutables soient elles.
    J’admire l’analyse que fait J.Luc Joing du mouvement gilets jaunes avec notamment l »ochlos en lieu et place du demos…Beaucoup de thuriféraires du début devraient en prendre de la graine. En guise de rajout, outre le livre en question, je conseillerai aussi la lecture de l’ouvrage d’Hervé Le Bras  » Se sentir mal dans une France qui va bien »…
    Dans une France en tête des pays comparables au niveau de la redistribution , on ne peut que songer au paradoxe de Toqueville : plus une société avance vers l’égalité et plus les inégalités deviennent insupportables…
    Quant à la citation attribuée à De Gaulle, je l’ai entendue dans la bouche d’Olivier Duhamel qui l’attribuait à son père l’ancien ministre et énarque Jacques Duhamel…
    Cela ne change rien à sa pertinence…

  • Les Bras m’en tombent…

    On reste encore sidéré par l’interview du prétendu spécialiste de sciences sociales Hervé Le Bras ce matin 23 avril sur France inter, dont on ne sait si l’optimisme béat sur la situation actuelle relève d’une niaiserie consubstantielle ou d’un cynisme profondément chevillé au corps.
    Ce prétendu démographe-sociologue-historien-économiste-statisticien (peut-être aussi astrologue à la Sorbonne à ses moments perdus?) nous laisse entendre benoîtement que les Français sont irrationnellement pessimistes à titre individuel, alors qu’objectivement la situation française est bien meilleure qu’auparavant et bien meilleure que dans les autres pays. Ils s’agit donc de les raisonner car ils pensent mal. Car « Tout va bien, Madame la marquise…. »
    Puisque ce bon Docteur Pangloss des sciences sociales se permet d’écraser les auditeurs du haut de sa condescendante arrogance au nom de sa prétendu connaissance scientifique, voici des chiffres d’une autre teneur:
    Selon les calculs de Thomas Piketty, les inégalités dans la répartition des richesses en France se sont considérablement accrues depuis 1982 (date de la mise en place de la politique économique dite « de rigueur » afin de construire l’euro): en 2014, les 10% des français les plus riches captaient 35% de la richesse nationale (contre 30,3% seulement de celle-ci en 1982). Si l’on réduit la focale, en 2013, le 1% des Français les plus aisés percevaient 12,2% de la richesse nationale (contre seulement 7,9 % de celle-ci en 1982). A vrai dire, il est incroyable qu’Hervé Le Bras n’ait visiblement pas connaissance de ces chiffres qui ont été largement versés au débat public depuis la publication en 2013 du livre de synthèse de Thomas Piketty, qui s’est, quand même, vendu à 2,5 millions d’exemplaires dans le monde….
    Mieux, une étude récente de l’OFCE a montré que le pouvoir d’achat des ménages français a subi une baisse de 440 euros entre 2008 et 2016. Plus précisément, le 4ème décile des Français (i.e. ceux qui perçoivent les 10% de revenus compris entre la 3ème et 4ème tranche dans une répartition de l’ensemble des revenus en 10 tranches) a subi une baisse de son pouvoir d’achat de 510 euros sur cette même période 2008-2016.
    Mais, en fait, Hervé Le Bras ne parle pas de statistiques: il commente des « sondages d’opinion » qui, comme leur nom l’indique, ne prétendent mesurer que des « opinions », qui n’ont pas de raison d’être a priori conformes aux réalités objectives. Rien ne nous prouve, d’ailleurs, que ces sondages qu’il invoque et qui sont visiblement pour lui la « loi et les prophètes », aient toujours une signification puisqu’il peuvent conduire à poser des questions dont la pertinence n’est pas toujours avérée, à des personnes qui n’ont pas forcément d’avis dessus.
    Et c’est bien là où le bas blesse: Hervé Le Bras se présente comme chercheur en science sociales mais visiblement il s’est surtout appliqué dans sa vie à faire une carrière administrativo-politique, certainement plus fructueuse… Outre son animation de séminaires à l’ENA, il s’est visiblement beaucoup plu à cachetonner dans toutes les commissions possibles et imaginables qui voulaient bien profiter de sa science (et encore, on doit en oublier, et des meilleures…): commission Attali (en compagnie d’Emmanuel Macron), commission Juppé-Schweitzer, commission Mazeaud, commission Wieviorka et même, depuis 2007, le think-tank (!) Futurescence de BNP-Paribas dont la contribution scientifique doit être, il est vrai, particulièrement gratifiante….
    Encore, qu’il ignore la réalité de la souffrance sociale de notre pays -et dans son intellect et dans sa chair- est une chose (Mais, né avec une petite cuillère dorée dans la bouche au sein de la bourgeoisie « intellectuelle » parisienne -il est le fils du grand universitaire Gabriel Le Bras- devait-on s’attendre à autre chose?). Mais de là à venir nous asséner, du haut de sa pseudo-science, une logorrhée idéologique visant à faire passer la réalité est l’inverse de ce que nous vivons et voyons quotidiennement: non.
    Somme toute, avons-nous vraiment besoin de sociologues d’Etat (qui vivent des impôts que nous autres citoyens nous acquittons mais qui ne connaissent visiblement de la société que Saint-Germain des près et ses rues adjacentes) pour nous expliquer que la réalité que nous vivons quotidiennement n’existe pas et que ce n’est qu’un « sentiment », peut-être une fâcheuse déviance mentale, qu’ils sont chargés, pour notre plus grand bien bien évidemment, de dissiper par un savant lavage de cerveaux pol-potien, subtilement entretenu quotidiennement sur les ondes?….
    Ceci dit, puisqu’Hervé Le Bras a la prétention de faire de la science sociale, bien qu’en parfait Diafoirus il semble inapte à comprendre quoique ce soit à la question des inégalités, on ne saurait trop lui conseiller de consacrer ses efforts au mouvement « Me Too », lui qui a fait l’objet d’une plainte pour harcèlement sexuel dans le carde d’un abus d’autorité professorale par une de ces étudiantes de l’EHESS. Il serait certainement plus doué pour ce genre de sujet.
    Plus sérieusement, depuis cinq mois que dure le mouvement des Gilets jaunes face à un pouvoir dont l’autisme commence à devenir très inquiétant, il y a eu, quand même, plusieurs morts, des mères de famille défigurées à vie, des policiers qui se suicident. Et on est tout simplement en train d’assister au basculement de notre pays dans une guerre civile, au moins larvée. Il serait peut-être temps que les décideurs, dont c’est pourtant la seule fonction et donc la seule légitimité, ainsi que leurs chiens de garde « intellectuels » commencent à faire une effort pour essayer de tenter d’envisager d’en prendre éventuellement le début d’une petite conscience. Tant qu’il y a de l’espoir, il y a de la vie.

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