L’ange de Gurs au musée de Pau

« Un peu de soleil dans l’eau froide »

Françoise Sagan

Il y a des êtres que rien ne vient corrompre qui ont un sens moral profond, une conscience aiguë du mal et qui manifestent une profonde solidarité avec leur prochain dans des situations dangereuses, tandis que la majorité se détourne des malheurs qui touchent leurs prochains. On se souvient de l’industriel Oskar Schindler et de sa « liste » décrit formidablement par Steven Spilberg dans son film, d’Aristides de Sousa Mendes, le consul du Portugal à Bordeaux qui délivra des milliers de sauf-conduits aux juifs fuyant les nazis enfreignant les consignes de Salazar. Elsbeth Kasser fait partie de cette humanité à part, forte et si réconfortante. Infirmière Suisse, protestante, elle arriva très jeune dans le camp de Gurs où elle se dédia surtout aux enfants qu’elle réunissait dans une sorte de cabane en planches où ils pouvaient dessiner, jouer, vivre leur vie d’enfants dans cet univers concentrationnaire tragique et douloureux. On peut voir encore cette maisonnette en bois. C’est ainsi que les martyrs du camp surnommèrent Elsbeth « l’ange de Gurs ».

Dans l’enfer de Gurs, les internés, pour beaucoup d’entre eux, se tournèrent vers l’art. Certains avaient été les acteurs de ce que Goebbels avait désigné comme « l’art dégénéré » et ils avaient espéré trouver en France une seconde patrie… il n’en aura rien été, Gurs fut une étape cruelle avant le calvaire final des camps d’extermination. C’est dans ce contexte de boue et de vermine, de promiscuité et de privations que se développa une création artistique dont sans doute une bonne partie s’est perdue définitivement. Une création tous azimuts : sculpture, musique et bien sûr arts graphiques. La jeune infirmière suisse (Elsbeth avait moins de 22 ans) mesura la valeur de ces témoignages et fit passer avec des difficultés extrêmes près de deux cents de ces œuvres en direction de la Suisse.

Tout cela resta enfermé dans un carton jusque dans les années quatre-vingt et aboutit dans un musée danois –une nation qui eut un comportement exemplaire pendant la guerre- à Viborg. Là, avec mille soins, ce trésor fut classé, protégé et ouvert au grand public. Le musée de Pau a le mérite de présenter maintenant cette collection exceptionnelle. C’est historique. Une sorte de miracle car nous sommes à quelques kilomètres seulement du lieu où ces œuvres ont été créées ; un motif d’espérance que cette reconnaissance tardive… mais il aura fallu 80 ans tout de même pour en arriver là…

Outre la valeur historique, le témoignage terrible des conditions de vie délétères des internés de Gurs, les œuvres présentées au Musée de Pau ont aussi une dimension artistique en elles-mêmes. Réalisées avec des moyens dérisoires ces lavis, ces fusains, ces aquarelles nous touchent par leur facture impeccable ; leur réalisme minutieux et évocateur qui dépasse l’anecdote tragique. Il faut rendre justice à ces grands artistes que sont Julius C. Turner, Max Lingner, le duo Löw-Bodeck, les portraits attribués à Kurtz Frenz, les dessins de Karl Borg. Ils ont du génie. Ceux-là même que les nazis avaient qualifiés de « dégénérés » étaient des artistes accomplis.

L’espace consacré aux dessins d’enfants est particulièrement émouvant car ces dessins naïfs, parfois tristes, sont aussi plein d’espérance en une vie qui serait meilleure… un jour. On y célèbre avec un enthousiasme qui paraît naturel, les jours de fêtes : Pâques par exemple. C’est donc, en définitive, un message d’espoir qui nous est délivré dans cette formidable exposition. Il est à l’image de la vie d’Elsbeth Kasser, « l’ange de Gurs ». Une lueur d’espoir dans un monde inique et violent. Un peu de soleil dans l’eau froide.

Pierre Michel Vidal

Notez cet article

Cliquez sur une étoile

Note moyenne / 5. Nombre de note :

Nous sommes désolé que cet article ne vous ait pas intéressé ...

Votre avis compte !

3 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *