Sur le Chemin de Saint-Jacques ( II ) : ARRIVÉE a Compostelle

« Il n’y a pas de chemin qui mène au bonheur, le bonheur est le chemin.

Bouddha

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Je vous avais conté mon premier périple « jacquaire » de l’an dernier, cette année, ce fut le tronçon final: celui qui mène du petit village noyé dans la brume du col d’O Cebreiro à Santiago de Compostelle, but de l’itinérance, à travers les vertes collines de la Gallice. C’est une splendeur que cette excroissance celtique dans l’Espagne que l’on imagine à tort uniquement aride voir désertique. Ici, il est vrai qu’on ne parle pas Castillan mais Gallicien. Dans cette Bretagne « tras los montes », tout est douceur et tempérance : un bonheur, sous le soleil tiède, que ces près d’un vert tendre, piquetés de fleurs de champs jaunes, violettes, roses ou bleues. Les chemins creusés par une longue cohorte de pèlerins et par le ruissellement de l’eau partout présente, sont bordés de camélias blancs et rouges sang, de genets jaunes ou blancs le plus souvent, on y prend à pleine main des touffes d’aneth et de fenouil parfois aussi des poignées d’odorante citronnelle. Pour qui sait entendre c’est une volière : les merles, les grives, les alouettes, les hirondelles, les palombes chantent leurs refrains mais aussi, planant en silence, les autours dessinent leurs cercles dans le ciel.

Bientôt nous entrerons dans de magnifiques forêts de chênes, de pins et surtout d’immenses bois d’eucalyptus bien rangés en ligne droite, prêts à être coupés, qui parfument un air déjà pur. C’est une nature magique, un paysage « virgilien » que l’homme abandonne progressivement, car les villages traversés sont désertés désormais et les austères et solides églises romanes fermées pour la plupart. Le retour au monde moderne, ne se fera que plus tard : dans la vallée, en vue des campaniles de la cathédrale de Saint-Jacques.

Il faudrait être anthropologue pour cerner les motivations du flot toujours plus nombreux de « pèlerins ». A Orzua, deux étapes avant Santiago, on en recense aujourd’hui plus de 3000 par jour. Ils seront plus nombreux encore dans le cours de la saison, nous dit-on… Qui sont-ils, donc ? Ils viennent du monde entier : Brésil, Indonésie, Etats-Unis, Canada, Porto-Rico, Hollande, Italie, Allemagne, lointaines Canaries aussi pour ceux que j’ai pu aborder. Il y a également de nombreux Français et une masse importante d’Espagnols venus de toute la Péninsule. L’ensemble est jeune, parfois très jeune –moins de 18 ans- et s’il fallait donner une moyenne d’âge nous dirions, à vue de nez, entre trente et quarante ans.

Leurs motivations ? Religieuses pour certains mais ils sont peu nombreux. Les messes proposées sur le parcours ont une assistance restreinte si on les compare à la densité des voyageurs. Sportives avec pour une bonne part d’excellents marcheurs entraînés et équipés et pour les cyclistes de plus en plus nombreux. Ceux-là font une « perf »… La motivation première est plus simple, banale : l’envie de la découverte, le désir d’un autre style de vie –l’itinérance-, la confrontation avec l’effort corporel et le simple goût d’une aventure sans risques majeurs. Il y a une sorte de laïcisation de l’expérience millénaire du pèlerin. Avec une part de spiritualité peut-être mais non-religieuse ; agnostique. Une volonté de vire une expérience nouvelle, différente.

Ainsi de jeunes espagnols, dévalent le chemin en bande joyeuse pour sceller leur amitié à la fin d’un cycle d’études. C’est une sorte de rite collectif, initiatique. Ceux qui vont en solitaires, ne le restent pas longtemps et le comportement de chacun est réellement altruiste, impressions réconfortantes sur la nature d’une jeune génération qui aspire –elle le montre ici- à autre chose qu’à vivre enfermée dans des bureaux pour y accumuler richesse et pouvoir. Peut-être l’âge se chargera-t-il de la changer… En attendant, le portable est rare sur le chemin comme le sont les écouteurs. C’est un retour de longue haleine -pour certains deux mois de marche- aux valeurs de la vraie vie.

Mais la vraie vie n’est pas un long fleuve tranquille. Les marchands du temple sont là et bien que discrets encore, ils se positionnent sur les bords de la voie –longtemps sacrée- pour harponner le chaland. On vend de tout. On propose tous types d’hébergements. Comme Barrés le disait de Lourdes c’est « une pluie de richesse » qui s’abat sur cette région isolée. Une aubaine dont on ne saurait se priver.

L’asphalte gagne sur la terre et une grande partie de l’itinéraire emprunte des routes où circulent voitures, camions et tracteurs sans beaucoup d’égards pour les marcheurs. Pas de rails de sécurité ; pas de passerelles piétonnes ni même de feu pour traverser les voies les plus empruntées. Et, surtout, de très nombreux cyclistes qui dévalent les pentes à fond, slalomant entre les piétons, groupes compacts quand le chemin devient étroit, sans règles ni précautions. A cela s’ajoute des incivilités nouvelles : on signale des vols, du trafic de cannabis. Faudra-t-il instaurer une police du chemin ? La croissance exponentielle des marcheurs depuis que le Chemin a été décrété Patrimoine Mondial de l’Humanité en 2002, obligera à prendre des mesures et le parcours y perdra de son authenticité. Il a déjà beaucoup perdu selon les plus anciens…

L’arbre ne doit pas cacher la forêt : on est si fier, si heureux d’arriver sur l’esplanade de Saint Jacques après les chutes, les crampes, les ampoules, les envies de tout laisser tomber, que, oui, sans aucun doute cela vaut la peine…

Pierre-Michel Vidal

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