Aux urgences

« Titularisation des agents, l’embauche et la résorption des emplois précaires », « l’amélioration des conditions de travail et de vie, le respect des droits et des libertés » et « des augmentations salariales, de reclassements, de reconnaissance des qualifications et responsabilités ». (CGT CHR Oloron, in la République)

… A peine rentrée de Jurançon, dans son appartement, le verrou tiré, Madame Michu entendit un grand bruit sur le palier. Ravaillac se dressa sans quitter le divan où il s’était vautré. Madame Michu ouvrit la porte  et poussa un cri d’horreur :

-Monsieur Singer !

Le pauvre homme était allongé dans l’escalier au milieu des huitres, du fromage de brebis et aux tranches de jambon de porc noir de Bigorre qu’il avait achetées au marché de la place du Junqué. Ravaillac, impassible, sortait la tête de l’appartement, se désintéressant du drame.

« Il est mort… ». Pensait madame Michu… alors que Phébus, un sacré Loulou (de Poméranie), s’attaquait sans vergogne au jambon. Madame Michu alla chercher un linge trempée dans de l’eau vinaigrée et en humecta le visage de son ami. Il revenait à lui :

-Prenez mon téléphone dans la poche de ma veste et appelez les secours…

Madame Michu prit le téléphone à clapet et fit le 15. Les infirmiers arrivèrent rapidement. Ils allongèrent M. Singer sur un brancard et firent monter la vieille dame dans l’ambulance. Ils partirent à vive allure dans les rues de Pau mais durent faire tout un tas de détours en raison des travaux, puis du Tour de France qui bloquaient les rues.

-On a de la chance ! C’est pire pour le « Grand Prix », marmonnait le chauffeur contrarié, cherchant le meilleur itinéraire.

Madame Michu tenait la main de M. Singer qui était blanc comme un linge. Un infirmier qui tenait un bloc-notes, lui demanda :

-Quel âge a ce monsieur ?

-Quatre-vingt ans, au moins…

Il nota 80. Monsieur Singer qui entendit la réflexion fit une grimace mais ne répliqua pas. Ils arrivèrent aux urgences après toute une série de détours et de chaos qui secouaient l’ambulance.

-La voirie c’est une catastrophe… râlait, le conducteur.

A l’arrivée, Madame Michu vit des banderoles : « Infirmiers en grève ! », « Des moyens pour les Urgences ». Elle était très inquiète : Monsieur Singer serait-il pris en charge ? Quand elle descendit en suivant le malade, un jeune homme en blouse blanche lui parla avec courtoisie.

-Ne vous inquiétez-pas. Nous allons nous occuper de ce monsieur en priorité. Nous sommes en grève mais nous nous soignons quand même de nos patients. On ne va pas laisser tomber les gens…

Il se retourna rapidement et suivit le brancard. On avait déjà accroché une « perf » au bras de Monsieur Singer qui disparut dans un couloir. Elle pensa à « Ravaillac » et à « Phébus » qui devaient trainer dans l’escalier. Un jeune homme en blouse blanche s’assit près d’elle. Il fumait. Madame Michu ne put s’empêcher de lui dire sur un ton sévère :

-Vous ne devriez pas fumer, vous qui êtes médecin…

-Ca me détend. Si vous saviez ce que l’on endure aux urgences. Le rythme de travail : le nombre de consultations a augmenté de 7% cette année. Et nous n’avons pas de personnel en plus. Il faut tenir le coup. Ici, c’est l’usine, on ne peut pas faire correctement notre travail. Nous soignons les gens tout de même… et on ne nous écoute pas. Ils veulent faire des économies sur notre dos. Savez-vous que le nombre de patients pris en charge aux urgences est passé de 10 millions en 1996 à 21 millions en 2016… ? Plusieurs collègues ont été agressés. C’est l’enfer ! Alors quand je décompresse, je fume.

-Ca n’est pas une raison !

Madame Michu avait répondu sèchement. Elle s’en voulait. Elle était touchée par le discours du jeune homme. Pour elle, la santé c’était sacrée et elle se faisait une haute idée de l’hôpital.

– Si on ne peut même plus avoir confiance en l’hôpital… Disait-elle par devers elle. Son voisin de banc, en pyjama, avec un gros bandage autour de la tête, l’entendit et leva les yeux au ciel… l’air de dire: « si vous saviez… »

 Mais déjà Monsieur Singer sortait. Il avait l’air gaillard. Presque rajeuni.

-Ont-ils été gentils avec vous ? Demanda Madame Michu, curieuse.

-Charmants, répondit Monsieur Singer. Deux infirmières se sont occupées de moi. Elles m’ont fait des examens. Non ! Il n’y a pas de quoi se plaindre. Ils ne chôment pas là-dedans. Vous auriez vu le chantier. Il y avait du monde partout. Ils allaient de l’un à l’autre, toujours attentionnés. Ils auraient  besoin de plus de personnel.

– C’est évident, Monsieur Singer. Je ne comprends pas pourquoi on ne les écoute pas.

Ils s’éloignèrent de l’hôpital et finirent par trouver l’arrêt de bus qui avait changé en raison des travaux. Ils le manquèrent et s’assirent pour attendre le suivant, prévu une demi-heure plus tard. Une voiture les klaxonna. Le jeune homme que Madame Michu avait rencontré, conduisait cigarette au bec. Il s’arrêta :

– Je vous ramène… ?

-Oui mais ne fumez pas…

Madame Michu ouvrit la portière. Monsieur Singer la suivit sans discussion. Ils étaient pressés. Ils s’inquiétaient pour « Phébus » et surtout pour « Ravaillac », le Huskie de Sibérie. Il y avait urgence.

Pierre Michel Vidal   

Photo France Bleu 

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