Tout est spectacle

Je ne sais pas vous, mais moi je me demande comment font nos semblables qui n’aiment pas le cyclisme et qui peut-être détestent le Tour ? Peut-être fuient-ils dans ces lieux inspirés où la très bruyante caravane publicitaire ne défile pas ? Peut-être ferment-ils portes et fenêtres pour ne pas entendre le bruit rugissant des voitures et motos de la presse nationale et internationale précédant ou accompagnant l’échappée ou le peloton qui lui court après ? En 1967, nourri par la nostalgie d’une adolescence nomade, je me souviens de la montée de la côte du sanctuaire de Piétat où nous vîmes passer, sans doute tombé du ciel, Raymond Mastrotto, dit lo « Taure de Nai ». Il remporta, à Pau, la 17ème étape partie de Luchon. Nous l’avions gagnée, nous aussi.

Je me souviens d’une époque où le Tour était une compétition sportive. L’est-elle encore ? J’ai de sérieux doutes. Comment cette compétition, désormais mondialement connue grâce aux télévisions et autres organes de presse, pourrait-elle échapper à la marchandisation de toutes les épreuves sportives ? Je me pose la même question pour nombre d’activités culturelles que l’on croyait — que l’on croit sans doute encore — à l’abri de ce phénomène. Je pense bien sûr à la littérature, mais aussi aux pratiques religieuses. J’ai lu, en effet, il y a peu que Bernadette1 Soubirous se voyait mise en scène dans une comédie musicale, descendue non pas du Ciel mais de Paris. On nous dit que les autorités ecclésiastiques y ont consenti, au regard des éventuelles retombées spirituelles, et pécuniaires. On peut s’interroger sur le message religieux, in fine, délivré.

Tout est spectacle consommable, et donc périssable. Je me souviens de mes lectures, quand j’ignorais le désenchantement qui s’insinuait pourtant. Particulièrement de « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations », l’ouvrage prémonitoire de Raoul Vaneigem qui écrit : « Dans le royaume de la consommation, le citoyen est roi. Une royauté démocratique : égalité devant la consommation, fraternité dans la consommation, liberté selon consommation. La dictature du consommable a parfait l’effacement des barrières de sang, de lignage ou de race ; il conviendrait de s’en réjouir sans réserve si elle n’avait interdit par la logique des choses  toute différenciation qualitative, pour ne plus tolérer entre les valeurs et les hommes que des différences de quantité. »

Allez, ne soyez pas inquiets, ne n’irai pas voir passer le Tour, mais penserai bien fort, je vous le promets, à ceux qui attendront patiemment, sous le soleil de juillet, que processionne la caravane. Je suis sûr que les chiens n’aboieront pas.

Emmanuel Valenti

1 (féminin de Bernat)

Crédit photo : Raymond Mastrotto – mémoire-du-cyclisme.eu

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2 commentaires

  • Tout n’est pas négatif dans la retransmission du Tour à la télévision. Pensez aux commentaires de l’excellent Franck Ferrand sur notre patrimoine culturel. Ce tour est retransmis dans le monde entier et fait connaître à beaucoup d’étrangers ce qui fait le charme et la beauté de notre pays.

  • Pierre-Michel Vidal

    Nous vivons dans la société du spectacle qui devient une denrée périssable c’est le cas du Tour de France. L’identification aux coureurs après les révélations sur le dopage n’est plus possible. Son intérêt s’est donc réduit. Ainsi Pau a deux « phares » bien contestables: le circuit automobile et le Tour. Pour Bernadette Soubirous, même si on peut contester le choix d’une comédie musicale, c’est en tout cas une « valeur sure ». Lourdes est connue dans le monde entier grâce à cette jeune fille. Et quand on vous pose la question « où se trouve Pau? » Vous répondez: « à côté de Lourdes…  » et tout le monde comprend…

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