Corrida, l’exception de cruauté

La loi française punit sévèrement les mauvais traitements infligés aux animaux, avec des peines pouvant atteindre deux ans de prison et 30.000 euros d’amende pour les « sévices graves » ou les « actes de cruautés ». Dans ces conditions comment la corrida est-elle encore possible en France ? Les juges estiment-ils que les taureaux ne subissent aucun grave sévice, ni même de mauvais traitements ? Pas du tout : en réalité la corrida bénéficie d’une exception, l’exception de cruauté.

Durant une corrida le taureau reçoit successivement la pique, les banderilles, et l’épée de mise à mort. La « pique » est une longue lance terminée une pointe tranchante, que le picador plante et travaille à la base du cou : son effet principal est de blesser voire de trancher les fibres musculaires du cou, amenant l’animal à baisser la tête pendant les phases suivantes. Les banderilles sont des petits harpons munis de pointes de plusieurs centimètres de longs qui sont ensuite plantés à demeure dans les muscles du garrot : durant tout le reste du « spectacle » les banderilles déchirent petit à petit les muscles et infligent des souffrances au taureau à chacun de ses mouvements. A la fin, le taureau a droit à une mort rapide si le matador plante correctement l’épée dans une région vitale dès la première tentative… Dans le cas contraire l’agonie se poursuit. Il peut arriver que le taureau soit gracié dans l’arène, ce qui n’est la plupart du temps qu’un sursis avant qu’il soit achevé à l’abri des regards.

Voyons ce qu’en disent les différents textes de loi :

Article L215-11 du code rural :

Est puni d’un an d’emprisonnement et de 15.000 € d’amende le fait pour toute personne exploitant […] un élevage d’exercer ou de laisser exercer sans nécessité des mauvais traitements envers les animaux placés sous sa garde.

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000022197698&idArticle=LEGIARTI000031283356

Article R215-4 du code rural :

Est puni de la peine d’amende prévue pour les contraventions de la 4e classe, le fait pour toute personne qui élève, garde ou détient des animaux domestiques ou des animaux sauvages apprivoisés ou en captivité […] De les laisser sans soins en cas […] de blessure ;

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?idArticle=LEGIARTI000035415777&cidTexte=LEGITEXT000006071367&dateTexte=20170810

Article R654-1 du code pénal :

le fait, sans nécessité, […] d’exercer volontairement des mauvais traitements envers un animal domestique ou apprivoisé ou tenu en captivité est puni de l’amende prévue pour les contraventions de la 4e classe.

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006070719&idArticle=LEGIARTI000006419578&dateTexte=&categorieLien=cid

Article R655-1 du code pénal :

Le fait, sans nécessité, […] de donner volontairement la mort à un animal domestique ou apprivoisé ou tenu en captivité est puni de l’amende prévue pour les contraventions de la 5e classe.

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?idArticle=LEGIARTI000006419579&cidTexte=LEGITEXT000006070719&dateTexte=19940301

Article 521-1 du code pénal :

Le fait […] d’exercer des sévices graves, […] ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité, est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende.

https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?idArticle=LEGIARTI000006418952&cidTexte=LEGITEXT000006070719&dateTexte=20061006

Personne ne peut sérieusement contester que la corrida devrait normalement tomber sous le coup de tous ces textes. Les qualifications les plus graves, à savoir les « sévices graves » (les blessures infligées par les piques et les banderilles) et l’acte de cruauté (baser un spectacle sur la souffrance d’un être vivant) pourraient s’appliquer. De tels traitements infligé à un chien horrifieraient probablement même la majorité des amateurs de corrida.

Ces textes sont bel et bien appliqués, les exemples se trouvant à la pelle par une simple recherche sur internet.

Alors, comment la corrida y échappe-t-elle ? Les juges estimeraient-ils contre toute évidence que les traitements infligés aux taureaux ne sont pas de la maltraitance ? Pas du tout, et la réalité est plus surprenante : la corrida bénéficie d’un régime d’exception (partagé avec les combats de coqs), précisé dans les articles R654-1 et 521-1 (« courses de taureaux » est le terme officiel désignant la tauromachie) :

Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux courses de taureaux lorsqu’une tradition locale ininterrompue peut être invoquée. Elles ne sont pas non plus applicables aux combats de coqs dans les localités où une tradition ininterrompue peut être établie (1).

Donc battre un animal c’est mal, sauf là où c’est une tradition. L’absurdité de la situation n’échappera à personne : imagine-t-on la loi dire que battre sa femme est interdit, sauf dans les régions où cela se pratique ? Que brûler des gens est interdit, sauf là où les bûchers de sorcières sont une tradition ?

L’existence même de ce régime d’exception gravé dans la loi est la preuve que la corrida est bien un spectacle cruel durant lequel des sévices graves sont infligés aux taureaux : si tel n’était pas le cas, il n’y aurait eu aucun besoin d’instituer cette exception. Ne laissez donc jamais un défenseur de la corrida vous affirmer que les taureaux de combats ne sont pas gravement maltraités.

PierU

(1) Notons au passage que le lobby tauromachique a mieux réussi à influencer la loi que celui des combats de coq : la « tradition ininterrompue » doit seulement être « invoquée » et non pas « établie », ce qui laisse en pratique la charge de la preuve contraire aux opposants.

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5 commentaires

  • Afin de clore pour ma part, ce long débat qui perdure et perdurera encore longtemps entre défenseurs et opposants à la corrida en France, je ne peux résister de vous rappeler l’existence d’un article intitulé « Faut-il haïr ou adorer la corrida ? » paru dans le « Figaro Magazine » du 2 mai 2009 (pages 56 et 57 : propos recueillis par Patrice de Méritens . Mis à jour le 05/05/2009)
    Chapeau de l’article : « «De la torture, du business et du sang !», s’exclame Christian Laborde. «De l’esthétique, du romantisme et de l’accomplissement de soi», lui répond Simon Casas. »
    URL : http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2009/04/30/01006-20090430ARTWWW00511-faut-il-hair-ou-adorer-la-corrida-.php

    Bien que disposant chez moi, de ce magazine et donc de cette article en totalité, le contenu de ce dernier n’est pas en libre consultation sur le site web « Le Figaro », par contre, je suggère aux internautes de consulter les 151 commentaires parus à ce jour, commentaires qui résument un peu, les arguments des uns et des autres…

    Etant d’humeur taquine en cette rentrée et aussi un peu provocateur (Merci de bien vouloir m’en excuser 😉 ), j’ose en extraire le commentaire d’un internaute, paru le 29/07/2010 à 10:07 :
    « Je serai pour la corrida le jour ou il y aura autant de toreros que de taureaux qui sortiront de l’arène « les pieds devant » !

    Je vous laisse le soin, de choisir le commentaire qui vous conviendra le mieux, selon que vous soyez… «aficionados » ou fervents anti-corrida, ambiance « Corrida, Basta ! ». 😉

  • Très bon article étayé de textes intéressants.
    Encore une fois l’argent fait tourner les tables.
    Au nom de la tradition ! Pourquoi ne pas revenir aux jeux des arènes comme le faisaient les romains?
    Après tout l’Homme est 3/4 animal.
    Mon commentaire va sûrement choquer, désolée mais c’est mon opinion. La liberté d’expression existe encore, j’espère ?

  • Dominique Mialocq

    Bravo , Monsieur, pour votre commentaire argumenté, tout est dit et bien dit!
    Heureusement la corrida perd ses « parts de marché » jusque dans ses fiefs les plus historiques, en Espagne notamment;les consciences s’eveillent!,
    Ces actes barbares destinés uniquement a procurer de la jouissance doivent être prohibés en réference aux textes en vigueur,la « tradition  » doit s’exposer, quand tel est le cas, a toute la rigueur de la loi

  • Eh oui, encore un débat qui perdure entre défenseurs et opposants à la corrida en France… : le lobby de la corrida et/ou le lobby de la tauromachie (Et parmi eux , l’ONCT : Observatoire National des Cultures Taurines), sont influents dans les régions concernées, d’autant plus, que les élus ne se pressent pas pour faire appliquer les lois, voulant si possible et entre autres raisons, grappiller, quelques voix lors des élections (municipales et régionales principalement…), ce qui permet ainsi à la corrida, de bénéficier de ce régime d’exception !

    Rappelons toutefois, que la fréquentation des arènes pour assister à ces spectacles sanglants, est en chute constante, grâce aux campagnes anti-corrida, mais aussi à cause du vieillissement du public des « aficionados » et du prix élevé des places…
    Voir, à ce propos, les paragraphes : « Interdiction aux mineurs en France…, … et en Espagne ?, Une fréquentation en berne, Un désintérêt croissant, Un fossé entre opinion publique et (in)action politique » :
    1) dans l’article du 16/03/2018 (Mise à jour le 16.04.2019), « La corrida à l’agonie » sur le site « 30millionsdamis » (rubrique « Débat ») :
    Chapeau de l’article : « Opinion publique défavorable, baisse de la fréquentation, processus d’interdiction amorcés… De la France à la Colombie, en passant par l’Espagne, les signaux qui se multiplient démontrent que la corrida est en train de vivre ses dernières heures. L’enquête de 30millionsdamis.fr. »
    URL : https://www.30millionsdamis.fr/actualites/article/13441-la-corrida-a-lagonie/

    2) dans l’article du 21/10/2018 « La corrida, un acte hors-la-loi mais une tradition autorisée » sur le site web « Le Dauphiné » (rubrique « Société »), voir les paragraphes : « Pourquoi la corrida est hors-la-loi ?, Pourquoi alors certains en organisent ?, Où peuvent se tenir les corridas ?, Peut-on espérer un jour interdire totalement la corrida en France ?, Comment se porte la corrida en France ?, Va-t-elle finir par disparaître?, Le lobby des corridas est-il puissant?, Et l’Europe dans tout ça ? ».
    Chapeau de l’article : « Les arènes de Rodilhan, village du Gard accueillent la dernière corrida de l’année ce week-end dans une ambiance tendue. La corrida est considérée comme une exception culturelle mais surtout juridique et elle déchaîne les passions. Explications. »
    URL : https://www.ledauphine.com/france-monde/2018/10/21/la-corrida-un-acte-hors-la-loi-mais-une-tradition-autorisee

    « Last but not least » : ter repetita, car déjà signalé hier, dans mes commentaires (suite aux 2 articles d’Alternatives Pyrénées : « Taureau mon ami » du 21/08/2019 + « Inacceptable intolérance » du 16/08/2019), lire aussi les 2 articles suivants :
    1) Site web de « Mediapart » (rubrique « Les blogs ») :
    Article « La corrida mise à mort par l’esprit critique » publié le 29 janvier 2019 par Florence Dellerie (Blog : Questions d’éthique – Florence Dellerie) :
    Chapeau de l’article : « La corrida, illégale presque partout en France, perdure pourtant dans onze départements. Ses adeptes la défendent avec un acharnement extrême dont la pugnacité n’a d’égale que l’invalidité des arguments avancés. Tour d’horizon de la malhonnêteté intellectuelle du monde tauromachique. »
    URL : https://blogs.mediapart.fr/florence-dellerie/blog/241018/la-corrida-mise-mort-par-lesprit-critique

    Voir par ailleurs, le blog « Questions d’éthique » de Florence Dellerie :
    URL : https://blogs.mediapart.fr/florence-dellerie/blog

    2) Parution récente, mise en ligne le 22/08/2019 à 11:22, par le site web « Le Courrier picard » (rubrique « Société ») :
    Article « Les corridas pourraient bientôt être interdites aux mineurs »
    Chapeau de l’article : « À chaque été ou presque, les polémiques reprennent sur les corridas. La saison estivale ne déroge pas à la règle. »
    URL : https://www.courrier-picard.fr/id31666/article/2019-08-22/les-corridas-pourraient-etre-bientot-interdites-aux-mineurs

    Encore « jeunot » (10-11 ans), je me rappelle être allé avec mon père assister à une corrida, et je dois dire, que depuis, je n’ai jamais plus assisté à ce genre de spectacle plutôt affligeant, mais toutefois, je peux comprendre que des arènes soient remplies d’amateurs de corrida, après tout, chacun est libre de choisir et loin de moi, l’envie de crier « Corrida, Basta ! ».

    Je suis effectivement d’accord avec cette proposition de loi d’ici la fin de l’année, qui permettrait l’interdiction de ces événements aux mineurs…

    Article « Taureau mon ami » du 21 août 2019 : https://alternatives-pyrenees.com/2019/08/21/taureau-mon-ami/
    Article « Inacceptable intolérance » du 16 août 2019 : https://alternatives-pyrenees.com/2019/08/16/inacceptable-intolerance/

  • Bel article, qui démontre que la bestialité n’ est pas du coté des animaux, mais bel et bien du coté des hommes soit disant  » évolués, mais triste réalité pour les taureaux. Face à cette brutalité y aura t’ il un élu qui aura le courage de déclarer la corrida « non grata » sur sa commune. Cela en fera peut être réagir d’ autres.
    Plutôt que de lutter contre le lobby corrida ne faudrait’ il pas plutôt attaquer les Maires qui laissent faire un tel massacre non respectueux des lois sur leur commune.

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