Vive la langue de bois !

A ceux qui osent déplorer l’usage de la langue de bois, trop souvent moquée, il faut répondre qu’en politique, elle est indispensable. Imaginez un peu, un élu privé de ce moyen d’expression. Il serait contraint de prendre à tout bout de champ des engagements que, par la suite, il ne serait pas en mesure de pouvoir tenir. Impossible situation qu’il ne faut surtout pas envisager.

Alors oui, la langue de bois est indispensable ! elle représente non seulement un outil mais pour les vétérans de la politique un art. Il y a tellement de subtilités dans son emploi qu’elle oblige à un exercice basé sur une grande intelligence. Mettez-vous un instant à la place d’un politique à qui un journaliste ou plus généralement un interviewer, pose une question à laquelle il ne s’attendait pas. Face à l’imprévu il ne peut rester sec et se doit d’apporter une réponse alors il va devoir formuler des généralités pour la plupart dépourvues d’intérêt voire incompréhensibles pour le profane. Il dira donc n’importe quoi mais répondra et c’est là l’essentiel.

La langue de bois a pour objet essentiel de ne pas s’engager, de ne surtout pas prendre des positions rédhibitoires sur un sujet clivant (pour employer un mot à la mode). Elle recherche non pas principalement à plaire, mais à éviter par dessus tout à déplaire. Il ne faut jamais oublier que l’on peut être entendu ou lu par de potentiels électeurs. Afficher une opinion qui n’irait pas dans le sens supposé de la majorité de ses électeurs serait non pas une erreur démocratique mais une faute impardonnable. Alors il convient avant tout de rester prudent, modéré et de ne prendre aucun engagement.

Dans cet exercice, ô combien louable, nous avons ici en Béarn quelques spécialistes. Par le passé ( 27 juillet 2010), j’ai eu l’occasion dans un article intitulé : « Alors pour ou contre l’ourse ? », de louer l’art oratoire de Jean Lassalle. Il avait réussi l’exploit aux termes d’un discours fort éloquent de ne pas se prononcer sur la réintroduction de l’ourse. Il fallait le faire et il l’a fait. Depuis son engagement est plus précis, il semble qu’il soit contre, mais subsiste un doute.

D’autres sont tout aussi remarquables. Dans le magazine du département des Pyrénées-Atlantiques, (numéro 31 de juillet-août 2019, à la rubrique « Entretien » -page 21), Jean-Jacques Lasserre, président du département respecte la règle. D’abord le titre : « Le département doit tisser du lien social ». Bon c’est formidable, mais c’est quoi en réalité le lien social ? Après avoir dit que les communes ont besoin d’être soutenues par le département, il précise : « C’est pourquoi le choix du Conseil départemental est d’apporter un soutien à toutes les collectivités des Pyrénées-Atlantiques, dans leur diversité, dans toutes leurs complexités que nous devons prendre en compte. Parce que ces complexités sont une chance pour le département. Ainsi demain nous aurons besoin de toutes les richesses territoriales, nous aurons besoin d’espaces naturels, d’espaces protégés, d’espaces vivants, d’espaces culturellement riches ». Il serait trop long de reprendre ici la totalité de cet entretien mais tout est du même tonneau. C’est beau, c’est grand, c’est généreux et surtout cela reste au niveau des grands principes et évite soigneusement de se commettre à descendre dans le concret. D’ailleurs si on lui avait demandé de préciser davantage ses intentions, il aurait été obligé de prendre des engagements qu’ensuite il n’aurait peut-être pas pu tenir.

L’aspect consensuel de la langue de bois n’échappera à personne, elle reste un outil à la disposition des politiques (* enseignée à L’ENA) qui en font un usage destiné à conforter leur image. Mais c’est sans aucun doute un peu la faute des électeurs qui sont toujours enclins à attendre d’eux beaucoup plus que leurs compétences ne leur permettent.

Pau, le 26 août 2019

par Joël Braud

* https://www.huyghe.fr/dyndoc_actu/44b4a838af4d3.pdf

Crédit image : Giblog

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