La seconde mort du tyran

« Savoir, c’est se souvenir ». Aristote.

La décision du Tribunal Suprême d’exhumer le cadavre de Fransico Franco de la « Valle de los Caidos » pour le transporter dans le panthéon familial où repose son épouse dans le cimetière de Mongorrubiu-El Prado ne bouleverse pas les foules espagnoles. Cela fait la une des journaux néanmoins, et nourrit les innombrables « talk-shaw » qui accompagnent les matinées ou les débuts de soirées sur les ondes, sans que l’on ne signale polémiques ni ironie déplacée. La question du climat, par comparaison, mobilise beaucoup plus les foules et les émules de Greta sont nombreux dans la Péninsule où les enfants plus jeunes encore n’en finissent pas d’émouvoir. Pour ce qui concerne Franco on écoute mais on n’en parle pas, car on ne sait jamais…

La plupart des hommes politiques locaux restent discrets eux aussi et, sollicités, ils s’abritent derrière une décision juridique pourtant issue d’un processus chaotique entamé par les Cortes eux-mêmes, unanimes. L’église elle-même, dont Franco se voulait le grand protecteur, et qui tient toujours de nombreux leviers, par l’intermédiaire discret de l’Opus Dei, reste silencieuse. Seul, le prieur de la Valle de los Caidos s’agite : il passe pour un hurluberlu extrémiste. Le parti d’extrême-droite « Vox » s’est prononcé contre la décision du tribunal suprême avec, curieusement un écho limité dans une jeunesse dorée qui n’a pas connue les années terribles du franquisme. La famille de Franco multiplie les recours sans succès, parle d’atteinte aux droits de l’homme et menace de faire appel à la juridiction européenne. Personne n’en fait grand cas.

En fait le débat porte sur la nouvelle demeure assignée aux restes du dictateur. Il ira au côté de sa femme ainsi en a décidé le juge. Il paraît qu’elle ne le souhaitait pas. La famille aurait préféré que Franco soit inhumé dans la crypte de la cathédrale de la Almudena, au centre de Madrid où la fille du « généralissime », Carmen Franco, prévoyante, avait acheté un caveau en 1987. Il n’est pas sûr que le clergé espagnol se soit réjoui de ce nouvel « arrivant ». Le tribunal devait-il ordonner le lieu de la nouvelle inhumation voilà la question le plus souvent débattue ?

Elle est accessoire au regard de l’Histoire. L’essentiel c’est que cette exhumation clôt un cycle tyrannique qui a duré de 1939 à 1975. Elle met une fin définitive à un pouvoir absolu, arbitraire marqué par la répression des libertés publiques, l’absence de droits individuels, la promotion d’un clergé avide de richesse matérielle, le maintien d’une hiérarchie sociale insupportable, d’une condition paysanne misérable et d’une classe ouvrière livrée à la cupidité sans limite d’affidés du dictateur et surtout le décrochage économique et social d’une grande nation. De cela, les démocraties européennes et la France en particulier ont une responsabilité double : d’abord pour n’avoir pas voulu intervenir aux côtés des Républicains comme l’ont fait les Italiens et Allemands avec les rebelles lors de la guerre civile et ensuite pour avoir permis que Franco reste au pouvoir à l’issue de la guerre.

Il faut se souvenir que l’accession au pouvoir de Franco s’est effectuée après la manœuvre factieuse d’une poignée de généraux contre un gouvernement démocratiquement élu. Par la suite, le Gallicien sut se défaire de ses concurrents les plus dangereux. Appuyé par les fascistes et les nazis, il gagna la guerre civile dans des conditions atroces précipitant ainsi le second conflit mondial : les troupes allemandes et italiennes s’étant fait les dents sur le dos des Espagnols. Il assura ensuite son régime d’une main de fer condamnant à mort jusqu’à la fin ses opposants ou supposés tels, s’appuyant sur une prétendue doctrine « nationale-catholique » qui laissa effarés des écrivains français catholiques de bonne foi comme Bernanos ou Mauriac. On sait que des dizaines de milliers de fusillés n’ont toujours pas de sépulture, que les exécutions durèrent jusqu’à la fin du régime franquiste sans que les droits de la défense ne fussent respectés et que la torture et le travail forcé étaient de règle dans les camps franquistes.

L’immense mausolée bâti à sa gloire dans la sinistre Valle de Los Caidos fut édifié par des milliers de prisonniers politiques condamnés aux travaux forcés. Plusieurs centaines trouvèrent la mort dans cette construction aussi laide que vaste. Ils y sont inhumés eux aussi, anonymes comme les restes de milliers de sacrifiés de la guerre civile des deux bords dont les ossements ont été transportés.

Que faire désormais de ce lieu ? Le dynamiter disent certains, car il y a chez beaucoup la tentation de l’oubli domine ; en faire un musée mémoriel souhaitent d’autres, conscients de la nécessité de regarder le passé en face pour affronter le futur. Les nationalistes catalans, notamment ceux de gauche, qui invoquent le passé « fasciste » du centralisme madrilène pour appuyer leurs revendications indépendantistes ont désormais un argument de moins. Se pose maintenant la question de l’avenir de la monarchie -le palais se montrant lui aussi très prudent. Le temps des rois est-il passé ? L’habileté de Juan Carlos soutenu par le communiste Santiago Carillo et le centriste Adolfo Suarez favorisa la transition démocratique. Le monarque sut aussi résister à la tentative de coup d’état de Tejero. Mais dans transition démocratique il y a le mot transition

Après l’exhumation du dictateur, l’heure de la république va-t-elle sonner en Espagne ? L’Espagne retrouvera-t-elle son cours naturel ?

Pierre Michel Vidal

Sanlucar de Barrameda, le 27/09/2019   

(Photo d.r.)     

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