Champion du monde

Il n’y a pas si longtemps vivait dans notre Béarn un homme qui était devenu célèbre. Il avait en effet gagné un grand nombre de championnats et concours en relation avec son activité artisanale et commerciale. Ainsi dans ses locaux, il affichait de nombreux diplômes et autres médailles qui impressionnaient la clientèle et étaient sans doute bénéfiques à son commerce.

D’ailleurs sa réputation locale n’est plus à faire. Bien qu’il soit maintenant décédé, les produits qu’il avait créés existent toujours dans une boutique paloise. Si je vous dis qu’il avait inventé une confiserie capable de concurrencer un médicament appelé Viagra, vous le reconnaîtrez facilement. Les produits de sa conception ont été distribués dans toute la France.

La particularité de ce champion de la communication, sans doute le titre le plus mérité qu’il ait pu obtenir, était qu’il savait inventer des concours taillés à sa mesure. Il avait, je crois me souvenir, réalisé la plus grande omelette du monde, il en était le vainqueur. Sans doute aussi le plus grande garbure du monde, là encore il l’avait emporté haut la main. On ne compta pas les médailles d’or obtenues dans les salons de Trifouillis-les-oies-grasses qui donnaient à chaque fois lieu à l’affichage d’un diplôme aux apparences plus vraies que nature. Il affirmait même être triple champion du monde. Il y en avait tellement de ces diplômes qu’une certaine administration, chargée de contrôler, – la fonction première des administrations étant de contrôler – lui avait intimé l’ordre de retirer cet affichage l’accusant d’une forme de publicité mensongère.

Il n’en eut cure et persévéra dans l’affichage. Il estimait en effet que ces titres n’étaient en aucune manière usurpés et cela pour plusieurs raisons. La première sans doute la plus importante était de considérer que ses exploits tenaient à peu de chose, un œuf de plus dans l’omelette, un contenant plus grand pour la garbure. La seconde est encore moins contestable puisque ces titres, il se les attribuait lui-même. Il était le champion du monde de concours qui n’existaient nulle part ailleurs puisque c’est lui-même qui les avait inventés. C’était pour lui une sorte de jeu, un défi en quelque sorte de celui qui aime rire des prétentieux.

En vérité, prétentieux il ne l’était pas. Je l’ai rencontré à deux ou trois reprises. J’en ai retenu que c’était un personnage peu commun et que sa réussite artisanale et commerciale était amplement méritée. Il y avait bien sûr autour de lui ceux qui lui vouaient un culte absolu doublé d’une inconditionnelle crédulité. Au fond de lui-même, il en riait bien qu’il s’accommodât de leur naïveté. Il y avait également ceux qui voulaient en savoir plus en cherchant si, par hasard, d’autres concours de même nature n’avaient pas eu lieu ailleurs dans notre planète. Notre homme considérait que cela faisait partie de la règle d’effectuer cette sorte de vérification. Et puis il y avait ceux qui par principe, donneurs de leçon dans l’âme, contestaient la réalité du classement. Ils arguaient que les œufs n’étaient pas de même nature, les légumes n’avaient pas la même origine. Vous savez ceux qui n’acceptent pas que, dans le championnat du monde de lancer d’espadrille ou de béret, par exemple, les espadrilles n’aient pas la même pointure et la même couleur, les bérets n’aient pas la même taille et la même origine. Ceux-là l’agaçaient profondément car, considérait-il, ils n’avaient pas tout compris, l’essentiel étant évidemment ailleurs.

Cet homme autoproclamé champion de tant de choses ne cherchait pas à obtenir des suffrages, tout au plus une image qu’il donnait de son activité artistique parce que c’était un créateur. Ses convictions profondes étaient autres, c’était avant tout un communicant qui avait l’intelligence de ne pas se prendre au sérieux.

Pau, le 30 septembre 2019

par Joël Braud

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Un commentaire

  • J’ai souvent évoqué devant des amis totalement incrédules ce que vous évoquez dans votre très belle chronique: informée, drôle et finalement respectueuse.
    Une autre anecdote (qui confirme le côté « m’as tu vu » incorrigible du personnage) que m’ont conté des amis journalistes palois:
    Quand Lady Dee est morte dans le tragique accident que l’on sait, F. Miot a envoyé un fax dans la nuit même à la République et à Sud Ouest pour les informer que « la princesse adorait ses confitures sans sucre »!
    La PQR paloise n’a pas publié l’info!

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