Jacques Chirac, « l’esprit français »

 « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » Jacques Chirac.

La disparition de Jacques Chirac, ne peut ici, nous laisser indifférent. Quoiqu’il n’ait eu qu’un rapport lointain avec le Béarn, il aura, comme De Gaulle ou Mitterrand, accompagné, pour une bonne part, la vie des sexagénaires que nous sommes. C’est le dernier de ces géants d’une époque politique désormais révolue. Qu’on l’ait soutenu ou combattu, ou un peu des deux, c’est une part de notre vie qui nous abandonne, pour beaucoup d’entre nous de notre jeunesse.

De Gaulle avait pris des communistes dans son gouvernement, Mitterrand fut le premier homme de gauche à faire une politique de droite (après le « tournant de la rigueur ») et Chirac s’inspira du radical-socialisme pour mieux séduire son électorat de droite pour l’essentiel. La France est un pays paradoxal. Les « rad-socs », dont les rangs sont désormais clairsemés, à l’ombre de Clemenceau, auront eu une influence bien supérieure à leur poids électoral. Ici, à Pau, André Labarrère s’en réclamait pour lui-même et pour son action. C’est un mélange de pragmatisme, marqué au fond par le peu d’appétence pour la réforme mais prêt à sortir les griffes pour la Nation (laïque), l’ordre et un certain nombre de principes moraux. Jacques Chirac fut une parfaite illustration de cette politique qui eut l’aval de la droite traditionnelle. Elle avait compris qu’elle tenait avec lui l’homme capable de tenir éloigné la droite extrême comme la gauche la plus radicale.

Pour ce qui concerne les principes que nous venons de qualifier de « moraux » Jacques Chirac ne craignit pas de se mouiller sur des sujets qui n’allaient pas de soi dans son camp. Il soutint la réforme Neuwirth sur l’avortement et surtout il fut un des rares députés de droite à voter pour l’abolition de la peine de mort. Sans ceux-là on continuerait à couper les têtes… Ainsi quoiqu’en disent ses adversaires, il fut là dans les grands moments. Il fut aussi l’auteur d’un discours qu’on qualifiera d’historique reconnaissant la responsabilité de l’Etat Français dans la Rafle du Vel d’hiv et par là dans la politique anti-juive de Pétain. C’est ainsi que depuis le premier jour il fut l’ennemi intime de la famille Le Pen qu’il écrasa aux présidentielles. Sans doute, aurait-il dû ce jour-là constituer ce gouvernement d’union nationale que lui avait recommandé son ami et pair Yves Guéna, président du Conseil Constitutionnel. Mais Chirac n’était pas De Gaule non plus…

Le grand moment de Chirac fut sa prise de position lors la guerre du Golfe où il s’opposa durement à son allié américain tout puissant par l’intermédiaire de son flamboyant premier ministre De Villepin. Il fallait un sacré culot que de se poser en empêcheur de faire tourner en rond la machine Yankee. Ce fut un point de vue visionnaire car à la fin, le projet américain, s’avéra catastrophique et nous affecte encore aujourd’hui. Il préserva, grâce à son courage politique, pour partie, l’honneur et les intérêts de notre pays. Cela fit taire ses amis ou ses ennemis qui prétendaient qu’il n’avait pas de vision.

Cette prise de position, en elle-même, justifie son action politique et se situe dans la droite ligne de la pensée de son grand prédécesseur : Charles de Gaulle. C’est le démenti aussi de ceux qui lui reprochent un certain conservatisme et le peu d’appétence qu’il semblait avoir pour la Réforme. Mais n’est-ce pas la grande question qui se pose après lui ? Que valent les avalanches de réformes que l’on nous assène depuis et qui ne changent pas vraiment la vie des Français ? Quel est le pouvoir réel d’un président français ? Peut-il, comme certains le prétendirent, changer la vie ? Jupiter ne devrait-il pas revenir à plus de modestie ? 

Jacques Chirac théorisa en quelque sorte la réforme « ad minima ». Une réforme négociée par des syndicats puissants, durement amendée par une opposition respectée. Cette méthode plût, sa modestie s’avéra efficace. Elle motive l’élan unanime des Français en ce jour de deuil. « Chichi » incarnait « l’esprit français », celui des amateurs de tête de veau comme des fans de football ou des admirateurs des peuples premiers auxquels il a consacré un des plus beaux musée de France.

Son action fut marquée par une spontanéité étonnante et une empathie naturelle qui gagnait les cœurs les plus endurcis. Il ne sous-estimait pas l’importance de savoir se faire aimer pour un homme politique. Peut-être son attitude était-elle calculée ? Peut-être s’agissait-il seulement d’une posture ? Qu’importe ! Il sut concilier les contraires et conduire la France dans sa diversité.

Pierre Michel Vidal   

Photo  :   REMI MOYEN / AFP            

Notez cet article

Cliquez sur une étoile

Note moyenne / 5. Nombre de note :

Nous sommes désolé que cet article ne vous ait pas intéressé ...

Votre avis compte !

2 commentaires

  • Ce que je reprocherai à Chirac c’est d’avoir saboté la campagne électorale de 1981 de Giscard et d’avoir favorisé l’élection de F. Mitterrand

  • Encore un texte à la gloire de Chirac, j’ai envie de répéter les propos prononcés jadis par Martine Aubry à propos de d’E.Macron!
    Si, pour la forme, la qualité est brillante, comme d’habitude; pour le fond, ce texte n’apprend pas grand chose de plus par rapport à ce qu’on a entendu ou lu, depuis des jours. Si Chirac représentait vraiment «l’Esprit Français», on peut affirmer que ce n’est pas l’esprit de tous les Français et heureusement!!!
    Au cas où certains souhaiteraient avoir l’autre visage documenté du personnage, je les engage à lire le Canard du 2 octobre. Cette image de«L’Esprit Français»est mise à mal et remet un peu d’équilibre dans la globalité de l’homme.
    Erik Emptax dans le Canard:«Dans la surenchère des hommages, on a même l’impression que, depuis la mort de son ex-président, le pays est devenu chiraquien à plus de 80%. Chacun connaît, depuis Henri III, les effets du «plus grand mort que vivant»et leur volatilité dans le temps.»
    L’intérêt pour le pouvoir de «ressouder» les Français autour des «vraies valeurs» et de reporter à plus tard des sujets «bien vivants» n’est peut-être pas étranger à ce déferlement émotionnel prolongé.

    On a même été, dans le classement des meilleurs Présidents de la République, à le donner ex æquo avec de Gaulle! Un peu de décence, quand un rapport de l’Inspection générale de la ville de Paris raconte comment les deux époux (un surtout!) ont englouti des montagnes de plats gastronomiques et des hectolitres de crus classés, avec, comme suite, des factures falsifiées…François de Rugy doit penser que la sensibilité des gens a bien changé!
    En quarante-deux ans de vie politique, le couple n’a rien déboursé (pas les contribuables!) et après, la «charité» des Pinault et Hariri a suivi, sans doute un rendu plus qu’une sensibilité pour son côté «sympa»!

    Encore une fois, la rationalité n’est pas d’actualité, c’est le monopole de l’émotion et de la politique programmée. Gros mangeur et gros buveur, poignées de mains et caresses au cul des vaches, voilà ce qu’il faut faire pour asseoir sa popularité. Ce n’était pas vraiment le cas du Général!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *