Citadins versus ruraux

On a coupé les blés qui dormaient au soleil ;

puis la pluie est venue, elle est venue du ciel :

elle a noyé le blé et a mangé le miel.

Francis Jammes (Laisse les nuages)

La manifestation des agriculteurs qui s’est déroulée cette semaine est significative de l’incompréhension qui régit les rapports entre les paysans et les citadins. Cette opposition, les marxistes (il en reste une poignée !) pourraient la comparer à la lutte des classes. Non seulement les ruraux se débattent dans des problèmes financiers inextricables, mais ils subissent l’opprobre des citoyens des villes qui ne manquent pas de leur faire la leçon sur un tas de sujets : la viande, l’agriculture intensive, la pollution par les engrais, la cause animale, etc.   

Le paradoxe c’est que, les mêmes qui opposent ces critiques s’installent de plus en plus nombreux en périphérie, c’est-à-dire à la campagne, attirés par des considérations environnementales : l’absence de bruit, la meilleure qualité de l’air, l’espace, ou matérielles : le coût du terrain par exemple. Des villages ont ainsi doublé leur population en quelques années. Ces nouveaux ruraux n’ont rien à voir avec les néo-ruraux des années 70, qui ont tenté de repeupler certaines zones désertées de notre pays comme la Creuse par exemple. Ils avaient une volonté nostalgique de retrouver les racines de la vie paysanne d’antan. Une utopie sans issue pour la plupart du temps.

Désormais la démarche est inverse : Les nouveaux habitants des campagnes apportent avec eux leurs préoccupations, leurs besoins, leur mode de vie. Et ils entendent bien les imposer. Ainsi, pour évoquer l’actualité récente, ils ne supportent pas le chant du coq du voisin ou le bruit des cloches qui scandent la vie du village ou celui des tracteurs qui démarrent au lever du jour. Ils n’hésitent pas à porter plainte et à vouloir faire taire tous ces phonèmes qui les dérangent. Pour le moment la justice a donné raison aux « primo-habitants » ; jusqu’à quand ?

De leur côté les agriculteurs sont confrontés à un dilemme terrible. Pendant des années on leur a demandé de « nourrir la planète ». Ainsi, dans le sud-ouest, s’est imposé le développement massif et rapide de la culture du maïs qui a progressé de manière vertigineuse aussi bien en productivité -avec des rendements nouveaux liés aux modifications de la plante elle-même- qu’au niveau des surfaces qui lui sont assignées au détriment de la forêt, pour ce qui concerne les Landes par exemple. Les agriculteurs se sont adaptés à ces modifications majeures et voilà que désormais, à juste titre, on leur demande de produire mieux, de meilleure qualité et moins polluant. Voilà aussi que certains citadins, les plus radicaux, opposent aux éleveurs le « droit des animaux » avant d’évoquer celui des plantes ou celui des arbres puisqu’il s’agit d’êtres vivants, solidaires, susceptibles d’être victimes de souffrance comme le montrent certaines études.

Il faut donc que les ruraux adoptent un modèle nouveau, effectuent un nouveau virage (encore un !). Leur survie en dépend. Une agriculture raisonnée qui trouve en réalité des débouchés limités sur le marché et notamment dans la grande distribution en raison de son coût et par conséquent de son prix de vente. Cet impératif tous ne sont pas capables de s’y plier ne serait-ce que par la nature des exploitations. De plus les citadins ne cessent de montrer du doigt et de limiter la culture des ruraux : la langue traditionnelle, la chasse, l’abattage à domicile, la course landaise, la corrida, etc. Tout cela fait désormais l’objet d’attaques incessantes de la part de noyaux citadins que nous nommerons « bobos » qui imposent leur modèle, leur vision du futur supportés par les médias qui leurs sont acquis.

Ainsi une culture disparaît. Un monde s’effondre. Faut-il s’en réjouir ? C’est en tout cas la cause d’un désespoir qui se manifeste dans sa forme la plus extrême par des suicides en masse d’exploitants agricoles : on parle d’un par jour.

Pierre-Michel Vidal

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3 commentaires

  • jean-françois de Lagausie

    Je crois effectivement qu’il y a l’équivalent d’une lutte des classes. Non pas entre les ruraux et les citadins, mais entre les agriculteurs et les grandes surfaces, en position monopolistique. Erik Orsenna a écrit qlq part qlq chose comme : « la grande distribution a cassé les prix, oui mais sur le dos de qui ?: les producteurs ». Il revient à l’Etat d’intervenir pour reéquilibrer les choses.

  • Mes parents qui étaient agriculteurs, ne se sont jamais sentis missionnés pour nourrir la planète. Ceci est un récit syndical qui, en valorisant le passé, mobilise les adhérents et les sympathisants.
    Considérer la situation actuelle de l’agriculture, ses difficultés parfois extrêmes, sous un angle historique me paraîtrait plus raisonnable.

    Dans les années d’après-guerre, les agriculteurs ont vécu et fait une révolution : La fin du modèle autarcique et l’intégration du monde rural à la vie économique et sociale du pays. Le monde agricole s’est complètement transformé, les « paysans » sont devenus des « exploitants agricoles » et leur nombre n’a cessé de diminuer depuis (cf. exode rural) ; productivité oblige.

    A noter que, pendant que le nombre d’agriculteurs diminue, la propriété se concentre. Ce point qui vaut également pour la forêt, n’est pratiquement jamais souligné. Pourtant n’est-il pas essentiel pour la ruralité?.

    Le constat de la disparition de la civilisation paysanne et son remplacement par une autre, technicienne, avait d’ailleurs été dressé en 1967 par le sociologue Henri Mendras. Les pouvoirs publics et les syndicats agricoles de l’époque ont récusé ce constat. Pouvaient-ils faire autrement ? La banque (Crédit Agricole), l’assurance (Groupama), les coopératives ainsi que toute une filière agricole étaient en plein développement.

    Le modèle d’exploitation familiale qui est en train de disparaître, sera remplacé par autre chose. La filière agricole perdurera.
    A cette agriculture renouvelée (ou raisonnée) s’ajoutera certainement une agriculture dite de circuits courts.
    De plus, les ressources de l’espace rural ne sont pas toutes répertoriées pour, justement, permettre à des néo-ruraux de vivre et à la ruralité d’exister.
    L’avenir n’est pas forcément sombre pour la ruralité.

  • Une des constantes de vos écrits est d’exacerber les oppositions citadins/ruraux, y compris lorsqu’elles n’existent pas forcément :

    > « …les citadins ne cessent de montrer du doigt et de limiter la culture des ruraux : […] la corrida, etc. Tout cela fait désormais l’objet d’attaques incessantes de la part de noyaux citadins que nous nommerons « bobos » »

    Il se trouve que l’opposition à la corrida est non seulement majoritaire en France (74%), mais que cette opposition est du même ordre dans les communes rurales (70%) que dans les communes urbaines hors Paris (76%) ou qu’en région parisenne (71%).
    Source Ifop : https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2018/06/115550-Rapport.pdf

    Et non seulement vous exacerbez les oppositions, mais la stigmatisation que vous dénoncez quand elle touche les ruraux, vous la pratiquez vous-même envers les citadins. Le terme « bobo » utilisé péjorativement comme c’est le cas ici vaut bien, dans l’échelle du mépris, celui de « péquenot ». Mais que ne diriez-vous pas (à juste titre) si d’aventure un article se lâchait sur « les péquenots »…

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