La palombe bleue

« Les palombes ne sont pas là encore. Mais le cousin est un amoureux qui arrive le premier au rendez-vous. Il arrive longtemps d’avance et ne s’ennuie pas ; attendre ce qu’on aime, c’est déjà le posséder. »

François Mauriac.

La palombe bleue ce fut  le nom d’un train de nuit mythique qui reliait le sud-ouest à Paris. Mais il paraît que désormais les trains de nuits ne sont plus rentables. Il faut adopter les bus Macron ou l’avion, un mode de transport qui bat les records d’émission de CO2. Mais enfin, c’est moderne, rapide et chic. Enterrée donc la palombe bleue. Le rail malgré les protestations n’a plus la côte…

Elle vit néanmoins, la palombe, dans le cœur de tous les paloumayres qui sont à la cabane ou au col pour la traquer pendant ces mois d’automne. Cette chasse est une passion gasconne que personne n’est près d’extirper. Elle anime les forêts des Landes, les campagnes du nord Béarn et les cols du Pays Basque, emplacements magiques, qui cédés aux enchères atteignent parfois des records vertigineux tant la migration fascine le chasseur, traqueur.

Dans la traque de la palombe qui, sans doute, dans le sud-ouest, est le refuge ultime des chasseurs à l’ancienne, il y a d’abord la magie enfantine de la cabane. On y passe ce début d’automne dans un confort spartiate, entre copains qui réservent leurs congés annuels à cette passion. Ils l’ont aménagée avec amour d’une année sur l’autre et le moindre élément de confort supplémentaire fait l’objet de longs commentaires au poste de veille. La guérite où le chasseur scrute le ciel sans cesse, dans l’attente de la volée. Car la chasse, et singulièrement la palombière, exige une vertu essentielle : la patience. Une attente meublée  de ces discussions sans fin et agréables car elles ne prêtent pas à conséquence. Ici le temps s’allonge : rien ne presse, aucune autre exigence que d’entretenir les longs couloirs de fougères ou de nourrir les appeaux ne s’impose.

Eliminées, à la cabane, les questions qui fâchent comme la politique… pourtant il y a là Etienne le militant communiste et Jacques le conseiller municipal de droite. Entre eux, les soirs de conseil, au « Cercle Républicain », le bar associatif du village, il y aura, cet hiver, de rudes affrontements. Ils sont mis entre parenthèses. On peut vivre sans. On vit mieux en fait…

Cette passion de la vague bleue agit comme une sorte de narcotique qui éloigne des vicissitudes de l’actualité. C’est l’atavisme antique retrouvé de l’être humain, ce chasseur/cueilleur : L’affût, l’attente, l’adresse, le silence à meubler, la proximité et la volée attendue aperçue enfin et qui tourne méfiante avant de se poser sur les pièges aménagés. Cette arrivée, impromptue souvent, soulève les murmures d’excitation. Il s’agit désormais de la tromper le vol, de « semerer », comme on le dit en Gascon, c’est-à-dire de manier les cordes qui relient les appeaux, avec habileté et qui feront poser l’oiseau sauvage à portée de fusil.

Cela arrive peu en fait et le prélèvement de la chasse est infime. En fait c’est beaucoup d’effort pour de minces résultats : toute une installation et des heures passées pour quelques dizaines de palombes les années où « ça veut rire ». Mais les chasseurs de palombes ont le sentiment de vivre un lien intime avec la nature. Ils écoutent le vent qui agite les feuilles des chênes où sont perchés les « appelants » et dans la cage « les volants » qui s’ébrouent avant de partir tromper leurs amies sauvages qu’ils vont rabattre vers les filets qui les guettent.

Ils scrutent les nuages, écoutent le chant de l’alouette qui elle aussi fait sa migration et qui devra éviter les filets, des amis les derniers « pantayres » du champ de maïs voisin. Tout un univers ignoré du grand public.

-Ces volées de pinsons sont-elles un signe de passage ?  

-La grande migration va-t-elle enfin débuter ?

Dans la cabane, la marmite posée sur le poêle à bois réchauffe le salmis lentement et les cèpes ramassés le matin pelés avec délicatesse passeront bientôt à la casserole. Quelles joies simples, quels plaisirs singuliers nous donnent la nature pour ceux qui la pratique ! Ils se posent toujours les mêmes questions, les « paloumayres » qui parlent entre eux la langue des anciens et qui pour rien au monde n’échangeraient leur passion pour une croisière sur un paquebot Costa. « Même aux îles Marquises… »… comme le dit Vincent qui vient de lire une vie de Gauguin.

Ils sont des milliers dans le sud-ouest à pratiquer cette chasse traditionnelle dans le silence  et l’ombre. La Fédération de Chasse des Pyrénées Atlantiques annonce  17 850 chasseurs dans notre département et 303 Associations Communales de Chasse Agréées (A.C.C.A). Ils sont plus nombreux encore dans les Landes. France Bleue Gascogne a recueilli le témoignage de Mathieu, un jeune chaudronnier de 21 ans, expatrié pour son travail à Paris, mais qui revient passer un mois entier pour chasser la palombe. Il ne dira pas où est située la palombière de sa famille, pour la protéger des dégradations, mais il parle volontiers de sa passion transmise par son grand-père, chez qui il passait les vacances de Toussaint : « On arrive le matin, à 6 h 30. On monte les palombes de nuit et toute la journée, on est à notre poste de garde, à regarder si des palombes passent » explique le jeune Landais. Il se souvient des moments partagés avec son « papy » à « toucher les palombes ».

Son grand-père qui a pris le temps de lui expliquer la chasse à la palombe. Car dans l’amour de la tradition il y a d’abord le sens de la transmission.

Pierre-Michel Vidal   

Photo Laurent Bernède 

Notez cet article

Cliquez sur une étoile

Note moyenne / 5. Nombre de note :

Nous sommes désolé que cet article ne vous ait pas intéressé ...

Votre avis compte !

2 commentaires

  •  » Les choses ont bien changé… »
    Non les choses n’ ont pas bien changé, car aujourd’hui certains chasseurs se déplacent, comme les palombes, sur les zones d’ hivernage en Afrique, au Maroc, en Mauritanie, au Sénégal, au Mali etc…. au moyen d’ avions low-cost et arrivent en même temps que les palombes, qui elles ont traversé la Méditérannée et le Sahara par leurs propres moyens. Un tel comportement n’ est rien d’ autre qu’ un écocide aviaire. Les chasseurs sont en train de se tirer une balle dans le pied. Il serait utile que les vrais chasseurs ( Il y en a )dénoncent cette situation.

  • Pour ceux qui, comme moi ont pratiqué cette chasse depuis l’adolescence (mais abandonné il y a une vingtaine d’année) il faut bien reconnaître que les choses ont bien changé. Certes les longues heures à la vigie permettent d’observer bien d’autres oiseaux, mais la chasse n’est plus tout à fait la même…
    Tout d’abord l’évolution de l’agriculture dans les landes avec le défrichage et la culture extensive du maïs ont modifié la migration. Les palombes qui continuent à migrer mettent le cap sur les Landes et s’arrêtent dans ces immenses champs où le maïs vient d’être ramassé, laissant un vrai festin pour les oiseaux. Quand les conditions de vent sont bonnes elles prennent leur envol par volèes de milliers et filent directement sur l’Espagne. On a ainsi un passage qui se résume à deux ou trois journées dans le mois.
    Avant ces modifications les palombes vivaient de glands et de faînes elles longeaient les Pyrénées qu’elles franchissaient dans les fameux cols basques de Larrau…aujourd’hui désertés.

    Et puis, à cette époque, pas une seule palombe sédentaire en Béarn, aujourd’hui des milliers…

    Les choses ont bien changé…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *