Paradoxes de l’anti-islamophobie

« On dit Allah wa akbar parce qu’on en a marre que les médias fassent de cette formule, une formule de guerre »

Marwan Muhammad, lors de la manifestation de dimanche.

La manif contre l’islamophobie aura été, du point de ses organisateurs, un succès. Un succès lié à sa participation, 13 000 personnes, selon un de ces  cabinets indépendants qui comme on le sait n’ont d’indépendants que le qualificatif et succès surtout, du point de vue de ses répercussions médiatiques puisqu’elle a été commentée par les médias tout le week-end, alimentant une polémique acharnée et souvent violente.

On observera, d’ailleurs, un durcissement inquiétant du débat politique que je daterai pour ma part de la répression des premières manifestations des « Gilets Jaunes », répression de fer que l’on n’avait jamais vue sous la cinquième république comme l’avait noté, en son temps, des observateurs de tous les bords.

Mais là n’est pas le sujet de cet article. Il faut porter sur cette journée un regard anthropologique. C’est-à-dire comprendre ce qui anime les deux camps et cette coupure entre eux. Ainsi ceux qui mettent en avant la lutte conte l’islamophobie, la France Insoumise, une partie des écologistes, le PCF, notamment, interviennent en pleine bataille sur le port du voile. Ils considèrent que les musulmans sont victimes de discrimination de toutes sortes et ils défilent pour défendre les droits de ces croyants en un Islam souvent pur et dur lié à des organisations prosélytes comme les « Frères Musulmans » dont le leader en France marchait avec eux. Ils parlent de « racisme d’Etat », comparant pour une part d’entre eux le sort des musulmans aujourd’hui à celui des juifs durant la Shoah. Rappelons seulement que le « racisme d’Etat » c’est Vichy et la Rafle du Vel d’Hiv… Ils défendent surtout les pratiquants d’une religion, l’Islam, comme le vocable islamophobie l’indique clairement.

Ils le font de bonne « foi », il ne faut pas en douter, pour la plupart du moins. C’est sur une conception nouvelle de la liberté individuelle qu’ils s’appuient : « Laissez-nous (ou laissez-les) nous avons le droit de faire ce que nous voulons et, par exemple, de nous habiller comme nous le souhaitons ». Et ils ajoutent : « respectez les préceptes de notre religion ! Cessez de caricaturer nos dieux ! Laissez-nous tranquille ! », nous disent-ils en quelque sorte. C’est au fond la conception anglo-saxonne, libérale qui prévaut dans ce discours. Dans ces pays où le Marché fait la loi par ailleurs, où l’Etat est réduit à sa plus simple expression, chacun vit dans sa communauté avec ses règles spécifiques. Ainsi il y a, chez nous, désormais, une forte attirance pour le modèle communautariste qui liquiderait l’exception française laïque considérée comme inadaptée au monde moderne régi par l’impératif libéral (économique et prétendument éthique).

Les manifestants défilaient d’ailleurs avec des pancartes ouvertement hostiles à la Laïcité, la présentant comme un concept dépassé. Le paradoxe c’est que les dirigeants d’une gauche qui, historiquement, a toujours défendu la règle républicaine et les valeurs laïques cautionnaient cette journée. Ils défilaient même en tête de la manif. Etait-ce un calcul politique ? Pour une part, peut-être, mais pas seulement… Il est peu probable en effet que les voix musulmanes se portent sur un parti comme le PCF par exemple.

Beaucoup de jeunes, et des jeunes qui ne venaient pas seulement des banlieues, marchaient avec les représentants de ces « quartiers » qui n’avaient pas bougé lors des premières manifs des Gilets Jaunes bien qu’ils étaient concernés eux-aussi. Cette population se manifeste lorsqu’elle est concernée directement dans sa culture ou dans la pratique de sa foi religieuse. La victoire de l’Algérie, on l’a vu par le passé lors d’un match de foot, compte plus pour elle que celle de la France. Les jeunes non-musulmans qui défilaient avec elle, dans un élan fraternel et généreux, le faisaient au nom de la liberté individuelle et de la solidarité avec ces victimes de l’exclusion sociale. Une exclusion qui ne regarde pourtant pas la religion de ceux qu’elle touche.  

Bien que le Parti Socialiste ait émis un communiqué appelant à ne pas manifester, on voit, dans la foulée, ce mardi matin que les élus qui combattent le plus énergiquement le principe des listes électorales communautaristes appartiennent à la droite. Ils s’en plaignent directement au premier ministre lui demandant de les exclure des prochaines élections municipales. Il s’agit de Bertrand Retailleau président de LR et de Xavier Bertrand président de droite de la région Nord-Pas-de-Calais. Tous deux se manifestent au nom du principe de laïcité. Un principe désormais vu par une partie de nos concitoyens comme une sorte de présupposé dépassé, réactionnaire, contraignant, inadapté et ringard, porté par la droite conservatrice.

Il nous est envié pourtant par la population de nombreux pays musulmans et alors qu’en France on défile en faveur du port du voile (ou du foulard), en Iran, où il est obligatoire, les femmes manifestent pour l’enlever…

Pierre-Michel Vidal  

Notez cet article

Cliquez sur une étoile

Note moyenne / 5. Nombre de note :

Nous sommes désolé que cet article ne vous ait pas intéressé ...

Votre avis compte !

2 commentaires

  • >Il faut porter sur cette journée un regard anthropologique

    Cette formulation impressionne. Mais pourquoi pas. Toutefois un regard plus en profondeur que la surface représentée par les groupes organisés qui défilent (partis politiques, groupes religieux et autres) me semblerait plus que nécessaire.
    Voir et comprendre ce qui se passe sur le terrain, dans le quotidien des gens, les médias (et donc les politiques) laissent ce travail aux universitaires ; depuis l’ère Mitterrand, voire Giscard d’ailleurs.
    Il faut donc une loi. Peut-être. Mais chaque problème suscite une loi et rien n’est réglé.

    >Cette population se manifeste lorsqu’elle est concernée directement dans sa culture ou dans la pratique de sa foi religieuse.

    Toute population manifeste à sa façon. Elle s’oppose à tout ce qui, pour elle, symbolise un pouvoir.
    En banlieue, ce sont les policiers, les pompiers, les bus. Pour les agriculteurs, ce sont les préfectures et pour les gilets jaunes, c’est l’Elysée.

    >Les élus qui combattent le plus énergiquement le principe des listes électorales communautaristes appartiennent à la droite.

    J’ai déjà souligné dans un commentaire des années 1990, que le voile avait dissimulé l’affrontement entre partisans de l’école publique et de l’école privé sur fond d’évitement social et de recul de la mixité sociale : Ce qui est équivalent à la conception anglo-saxone de la liberté (« gated communities» par exemple). Il est vrai qu’à cette époque, les conceptions libérales étaient adulées.

    Aussi la conception de la droite et de M. Bertrand sur la laïcité me paraît bien plastique. La laïcité me paraît planer au gré des vents (désolé…).

    Et puis M. Bertrand n’est pas un bleu de la politique. Sa communication était déjà maîtrisée avant 2012 et même avant 2007.
    Je me souviens de « la valeur travail » qu’il portait sous la présidence Sarkozy. Il doit rire jaune aujourd’hui…
    Depuis Louis XIV voire avant, « les gens de qualité ne travaillent pas ». Cette conviction me paraît caractéristique des pays latin (catholiques) et contraire à celles des pays anglo-saxon (protestants). Pour revenir au sujet, elle est partagée dans tous les pays méditerranéens, y compris de religion islamique.

    >Laissez-nous tranquille.

    Ce type d’argument (fiche la paix aux gens) me semble significatif des clivages de notre Société; je répèterais en pleine mutation plutôt qu’en crise. Je redirais également que cet argument est un argument majeur de l’illibéralisme (ou populisme).

    Ainsi dans la vidéo de Michel Sardou, citée pour défendre la corrida, l’élément essentiel est : « Il faut « fiche la paix au gens ». Les gens en auraient mare des normes qui leurs imposent ce qui est bien ou mal.

    Sur le même registre (fiche la paix aux gens), je mentionnerais la chanson de Nadau « Lou grèch et la saoüucisse » (le gras et la saucisse), entendue dans un concert et que je ne retrouve pas sur Internet. J’aimerais bien connaître la date de sortie de cette chanson.

    Vous citiez Michel Sardou, je renvoie Eddy Mitchell :
    « On veut des légendes, des légendes
    On est en manque, on en redemande
    Quitte à entrer en religion
    Les sectes nourrissent nos illusions »
    (Eddy Mitchell 2006)

  • Participation à cette manifestation du dimanche 10 novembre 2019 : une faute intellectuelle et politique !!!

    J’ose espérer que les partis politiques présents à cette manifestation, le paieront dans les urnes lors de prochaines élections ?!?

    Tout est dit ou presque, dans l’article suivant sur le site web « Le Parisien » (Politique) :
    Article « Marche contre l’islamophobie : l’étoile jaune portée par certains manifestants fait polémique » (Par Cyril Simon . Publié 10 novembre 2019 à 23h35, modifié le 11 novembre 2019 à 06h31)
    Chapeau de l’article : « Ce symbole de la discrimination des juifs porté par quelques participants au défilé, associé au croissant de lune symbole de l’islam, a choqué certains responsables politiques et associatifs. »
    URL : http://www.leparisien.fr/politique/islamophobie-la-presence-d-etoiles-jaunes-dans-le-cortege-fait-polemique-10-11-2019-8190597.php

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *