« J’accuse ! »

« À Paris, la vérité marchait, irrésistible, et l’on sait de quelle façon l’orage attendu éclata. » Emile Zola « J’accuse ! »

Dimanche après-midi, au Mélies de Pau, -promis à un somptueux déménagement au Foirail, très attendu-, dans la grande salle, on a fait le plein pour « J’accuse ! », le dernier film de Roman Polanski. Il y avait dans le public, beaucoup de ceux qui se manifestent régulièrement pour des causes généreuses. Comme ils sont peu nombreux (de moins en moins nombreux, ils en conviennent, eux-mêmes) leurs visages sont bien connus. En tout cas, ils étaient là en dépit de la violente campagne contre le réalisateur Roman Polanski. Les premiers chiffres sont là aussi, le film qui a reçu le prix du jury de la Mostra de Venise a rassemblé plus de 13 000 spectateurs le jour de sa sortie, montant sur le podium des meilleures entrées de l’année, à la troisième place. Marilou Duponchel des « Inrockuptibles » précise : « Avec ses 56 680 tickets vendus (dont 10 268 lors d’avant-premières), « J’accuse !» pourrait frôler, en fin de parcours, le million d’entrées ».

Pourtant, quelques jours avant la sortie du film, Polanski était durement mis en cause dans les colonnes du Parisien par Valentine Monnier: « En 1975, j’ai été violée par Roman Polanski. Je n’avais aucun lien avec lui, ni personnel, ni professionnel et le connaissais à peine. Ce fut d’une extrême violence, après une descente de ski, dans son chalet, à Gstaad (Suisse). Il me frappa, roua de coups jusqu’à ma reddition puis me viola en me faisant subir toutes les vicissitudes. Je venais d’avoir 18 ans. ». Accusation effroyable. Souffrance innommable. Et sans doute une parole qui libère enfin le traumatisme d’une vie abîmée.

On sait que Polanski a été mis en cause dans d’autres affaires de ce type. Parfois par des femmes qui étaient encore des enfants au moment des faits. Certaines de ces affaires ont été réglées à l’amiable, d’autres toujours en cours, l’ont obligé à fuir les Etats Unis. Le conseil d’administration de l’ARP, (société des Auteurs Réalisateurs Producteurs), réuni lundi soir signale dans un communiqué avoir « voté la mise en place de nouvelles procédures de suspension pour tout membre mis en examen par la justice et d’exclusion pour tout membre condamné, notamment pour des infractions de nature sexuelle ». Cette suspension concernerait Roman Polanski, « dont l’information judiciaire est toujours ouverte aux Etats-Unis et pour laquelle il a fait l’objet d’une mise en examen », écrit le conseil d’administration dans un communiqué.

Le communiqué précise : « Il est acquis que la mise en examen est le résultat d’une enquête circonstanciée à la suite d’une plainte ou d’une requête officielle. Si la personne accusée est relaxée, elle sera pleinement réintégrée à l’issue de cette suspension. » Il y a des tentatives pour empêcher la diffusion de « J’accuse ! » un film généreux, dénonçant le climat d’antisémitisme qui a dominé la fin du siècle dernier ; une leçon d’histoire dans un pays où l’on trouve les œuvres de Louis Ferdinand Céline -« Guignols Band », brûlot antisémite, notamment-, en vente dans toutes les librairies.

Ainsi, à Nantes une séance a été déprogrammée en raison de l’occupation de la part de quelques manifestant.es. L’Agence France Presse signale que « la collectivité Est Ensemble, qui regroupe neuf communes de Seine-Saint-Denis, a décidé de « déprogrammer » de ses six cinémas publics le film « J’accuse » de Roman Polanski, visé par une nouvelle accusation de viol ».

Rappelons avec le journaliste Olivier Biffaud : « qu’un individu qui n’est pas définitivement condamné par les tribunaux bénéficie, selon la législation française, d’une présomption d’innocence. Le tribunal médiatique, municipal ou celui des réseaux sociaux est la porte ouverte à un dangereux mélange des « genres » ! » . Ajoutons aussi qu’un film, à la différence d’un livre, est une œuvre collective qui réunit des acteurs, des scénaristes, des producteurs et de très nombreux techniciens qui tous contribuent à sa confection. Ceux-là n’ont rien à voir avec les accusations portées contre Polanski. Le film c’est aussi une part d’eux-mêmes…

Quoi qu’il en soit, et c’est cela que je veux retenir ici, ces consignes de boycott, ces interdictions, ces irruptions spectaculaires, ne portent pas sur le public qui a placé désormais « J’accuse ! » en tête du box-office. Le film est plébiscité. Il s’agit du «meilleur démarrage de sa carrière», nous dit Le Figaro, qui ajoute « avec plus de 500.000 spectateurs pour sa première semaine malgré le hashtag #BoycottPolanski apparu sur les réseaux sociaux ». La méthode n’est donc pas efficace. Elle est peut-être même contre-productive.

Pour abattre les citadelles de l’injustice, il manque à notre siècle des esprits de la trempe d’Emile Zola.

Pierre-Michel Vidal

Notez cet article

Cliquez sur une étoile

Note moyenne / 5. Nombre de note :

Nous sommes désolé que cet article ne vous ait pas intéressé ...

Votre avis compte !

5 commentaires

  • Il est pour le moins étrange de ressortir les affaires de mœurs de 1977,de Roman Polanski alors que la Suisse a refusé d’extradé Roman après examen du dossier envoyé par le procureur californien (il fut détenu dans une prison Suisse le temps de la procédure)
    D’autre part comme par hasard cette affaire avait été relancée alors que sortait le film ´´the ghost writter’´ qui évoquait les pratiques toxiques de l’Otan auprès de personnes haut placées en Europe notamment en Grande Bretagne ….le gentil Tony était cœur de cible…

  • Je vous remercie de votre réponse tout à fait claire, Monsieur Vidal.
    Claire et pertinente. Juste pour le plaisir de pinailler un peu : la méthode de ceux qui attaquent Polanski est-elle importante du moment qu’elle le pousse à rendre compte de ses actes ? Mais vraiment pour le plaisir de l’échange, n’est-ce pas ? 😉

  • Je vois bien l’intérêt de votre article, et l’intérêt de votre réflexion sur ce film. Mais je ne saisis pas la pertinence de votre référence à Zola (hormis le titre, évidemment), dans votre dernière phrase. Qu’avez-vous voulu dire ? Qu’on aurait dû interdire le film ? Le film aurai-t-il commis une injustice ?
    Si le film est un chef d’œuvre, admirons le chef d’œuvre.
    Si Polanski a commis des crimes, mettons Polanski en prison pour les crimes qu’il a commis

    • Pierre-Michel Vidal

      Pour m’expliquer, j’ai voulu, dans ma dernière phrase, mettre en lumière la méthode de ceux qui s’en prennent à Polanski et cela vaut pour de nombreuses causes, mal défendues mais qui ont leurs raisons d’être, des justifications en tous cas.
      Zola avait du talent. « J’accuse! », son texte, est documenté, argumenté. Ce n’est pas un coup de sang, un post incendiaire, un tweet de trois lignes, un simple hashtag. L’écrivain a passé un an en prison pour ce texte. Il savait les risques qu’il prenait, il le dit lui-même dans l’article publié par l’Aurore. C’est de mon point de vue un exemple à méditer; au delà de l’affaire Dreyfus, l’acte de Zola a une portée universelle.
      Il faut admirer le film et punir le réalisateur s’il est coupable, comme vous le dites. Les gesticulations intempestives n’apportent rien à ce débat comme à beaucoup d’autres. Vous l’aurez noté: elles ont une forte tendance à se multiplier par les temps qui courent. L’invective ou même la révolte ne mènent à rien de positif. Il faut une argumentation solide et déterminée pour atteindre son but. Et de ce point de vue Zola, qui avait tant à perdre dans cette affaire, me semble un exemple qui a sa part d’actualité.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *