Au-delà des polémiques

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Pierre Vidal, Francis WOLFF, Moment de vérité, éditions Gascogne, Orthez, 2019, 230 p., 15 €

La tauromachie soulève désormais des tempêtes, parfois des typhons nourris par des vents contraires et violents, portés par ses soutiens et ses détracteurs, et réciproquement. La polémique est telle qu’elle ne fait qu’alimenter un brouhaha incompréhensible qui écrase toute tentative raisonnable d’aborder cette « tradition » — au sens premier du terme, transmettre une pratique. Moments de vérité, Francis Wolff de Pierre Vidal vient à point nommé pour calmer les ardeurs agressives des uns et des autres. Francis Wolff est en tout premier lieu un philosophe, professeur émérite de philosophie à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris. Ces ouvrages « Socrate », « Aristote et la Politique » et « Penser avec les anciens » sont aujourd’hui de véritables références dans le monde de la pensée philosophique. Il découvre à dix-huit ans la corrida par le plus grand des hasards. Il prend fait et cause pour ce qu’il nomme l’art tauromachique que José Bergamin1, avant lui, avait si subtilement décrit et analysé. Sa vie, dès lors, est investie par cette nouvelle passion. De course en course, l’apprenti tauromache devient « expert », quoi que le mot lui déplaise, sans doute à juste titre. Ce livre d’entretien élève le débat. Il le place où il devrait toujours être, et non dans ces interminables querelles entre les « pour » et les « contre » qui ne sont hélas que dialogues de sourds sans fin, quand ils ne prennent pas un tour violent. Un réponse à une question de Pierre Vidal nous l’exprime avec justesse : « J’avais trouvé dans cette corrida un autre aspect du plaisir taurin, non plus le plaisir contemplatif semblable à celui procuré par la beauté des arènes de Séville : le délire dionysiaque où l’on outrepasse toutes les barrières possibles. C’est Apollon et Dyonisos qui se confrontent. » Wolff déchire le drap de tous les conventions et conformismes qui traînent souvent dans les bars après les courses, quand le vin échauffe les esprits. Il a une formule qui résume exactement l’esprit de la corrida : « Toréer, c’est tromper la mort sans lui mentir ». C’est le véritable défi du « torrero », trop souvent lourd à porter : affronter la faucheuse, en l’occurrence « el bicho », sans donner le change, sans se mentir et donc sans tromper le public qui attend de lui le meilleur de lui-même. Wolff sait se montrer lucide en écrivant la chronique d’une mort annoncée de la corrida. Son honnêteté est à toutes épreuves. Pierre Vidal sait, dans ce dessein, lui tirer, par ces questions, sa compétence, des réponses qui rejettent la nostalgie d’un siècle d’or qui ne serait plus. Son précédent ouvrage « Cinquante raisons de défendre la corrida »2 le dit tout clair : « Pas plus que l’opéra, le flamenco ou le football, la tauromachie n’est ni de droite ni de gauche. Cependant certains partis devraient reconnaître la corrida dans leurs propres valeurs, il s’agit des partis verts et écologistes. Le malheur veut qu’ils soient souvent imprégnés d’une idéologie « animaliste », bien peu écologiste. » L’ouvrage s’adresse à tous ceux qui ont le franc désir de comprendre ; il s’adresse même à tous ceux qui ne cessent d’en découdre. Un livre à lire quelque soit votre point de vue. Il vous cultivera, comme il l’a fait pour moi-même.

Emmanuel Valenti

1 La Solitude sonore du toreo, éditions Verdier, 2008.

2 50 raisons de défendre la tauromachie, éditions Mille et une nuits, 2010.

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