Andalousie, mon rêve confiné.

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Adieu printemps andalou qui m’était promis un jour prochain : tu habitais mes rêves, réchauffais l’hiver morne, alimentais l’impatience.

Les couchers de soleil, brasiers sur l’embouchure immense du Guadalquivir ne seront pas. Ils ne brûleront pas mes yeux ce soir et l’espérance du rayon vert, cette promesse jamais tenue, ne fixera pas nos regards attentifs, scrutant l’horizon lointain; là-bas où sur leurs caravelles ils « Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal ».*

Sur le calbido**, la place ovale, coule-t-elle la fontaine à l’eau claire ? Les anciens s’assoient-ils sur sa margelle, leurs cannes entre les jambes ? Le marchand de graines est-il là ? Et les enfants s’amusent-ils à courir après les pigeons qui, pour quelques mètres, pas plus, s’envolent en volées dans le fracas de leurs ailes, juste pour faire plaisir, car les enfants sont aimables, gais, joyeux ?

Mais non. Le calbido est silencieux ce soir. Vide. Des ombres se faufilent rapidement, sans se toucher, entre les fauteuils rangés des restaurants abandonnés. Elles ont un masque sur la bouche. Elles se taisent, là où la parole est rires, cris, apostrophes amicales. Le calbido est triste comme un de ces Christ voilés que l’on promène lors de la Semaine Sainte. Il n’y aura pas de Semaine Sainte, ni de féria, ni de romerias.

Là-bas c’est ici : les rues sont mortes, les volets tirés et on ne s’adresse plus à l’autre que d’un geste de la main lointain, le plus lointain possible, car le virus tue. Il isole. Il n’épargne rien. Il faut se plier à sa loi : rester chez soi même si la douceur du printemps est une torture pour qui doit résister à son appel séducteur.

Amis de la calle Ancha ou de Cerro Falon vous êtes enfermés en famille, car « la famille avant tout » sous ses latitudes généreuses. La mort rode elle est brutale et votre confinement se vit dans vos minuscules appartements. Vous y vivez avec les cris des enfants, les silences des grands-parents à soigner, la musique violente de la jeunesse furieuse… et la télé en boucle. Votre jardin c’est la rue. Vous ne parlez plus aux voisins, que de balcon à balcon, sans pouvoir ni toucher, ni embrasser. Et pourtant ça vous va car vous êtes fatalistes et superstitieux… Qu’arriverait-il si l’un d’entre vous dérogeait à la règle édictée..?

Des fenêtres ouvertes du barrio alto désert sonne un amer fandango de Huelva**** ou, mieux encore une alegria de Cadiz**** car il faut garder le moral dans les pires moments. Nous sommes dans le sanctuaire du flamenco, chant mystérieux, mystique qui convient à ces temps de détresse. Aux jardins de la Duchesse de Medina Sidonia***, la duchesse rouge, sous les citronniers luisants, on voit la barrière verte de l’immense parc de Doñana, de l’autre côté du fleuve. Refuge inviolable que le pèlerinage du Rocio, ne traversera pas cette année dans son cortège pittoresque de char à bœufs, de cavaliers orgueilleux et de piétons assoiffés.

Mais il est l’heure de descendre la côte d’aller boire une manzanilla***** au quartier des pêcheurs, au Bajo de Guia. Personne dans le marché et les étals emplis de crevettes, de coques, de couteaux ou de ces soles ou de ces bars qui font le repas quotidien. Et sur le comptoir un énorme thon rouge qui reste à débiter. Les vendeurs si affairés d’habitude, muets comme hébétés. Pas de client au marché a-t-on déjà vu ça ?

Au loin, à gauche, le phare de Chipiona, la cité balnéaire, à droite la tour de la campana de Bonanza, le quartier des canailles. Le long du fleuve serein, sur la rive : les lauriers rose sauvages, l’odeur du thym  et du romarin qui se mêle à l’air salé. Andalousie, mon rêve est confiné.

Pierre-Michel Vidal

* »Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal » : in « Les Conquérants » poème de José Marie de Heredia

**Calbido : place centrale aux dimensions modestes, animée en permanence, elle est consacrée aux bars et aux restaurants.

***La Duchesse de Medina Sidonia d’ascendance royale fut une opposante farouche au Franquisme elle possède une magnifique demeure.

****Le fandango de Huelva et l’Alegria de Cadiz sont deux styles de chants falmencos (palos) le premier est triste, le second plus léger.

*****Manzanilla : vin de Jerez vinifié en bord de mer au goût de pomme donné par    l’air marin.

 « Près des remparts de Séville
Chez mon ami Lillas Pastia,
J’irai danser la seguedille
Et boire du Manzanilla »

Carmen, opéra de Georges Bizet

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2 commentaires

  • « Confiné, j’ouvre des prix Nobel de Littérature, hérités il y a plus de 30 ans et jamais ouverts. Je tombe sur une perle: « Platero y Yo » de Juan Ramon Jimenez, lauréat 1956. Andalous de Moguer, village blanc écrasé sous le soleil, à deux pas de Palos d’où partaient les frêles caravelles. Jimenez est simplement poète. Avec Platero, sa mule, il nous invite à découvrir les 4 coins du village, ses mégères, ses hommes rudes, ses odeurs, ses couleurs. A chaque coin de rue, sous un arbre, près de la fontaine, à l’ombre du couvent… tout lieu est prétexte pour décrire l’âme andalouse en des mots colorés, humains, nostalgiques, accessibles. Avec Jimenez, pas besoin de voyager pour replonger dans la magie d’Al Andalus. Un livre excellent et à recommander. Merci Pierre pour cet élan du coeur. Tellement justifié.

    Courage.

    Bernard

  • Excellent, j’ai adoré cet article (mais je n’ai pas appuyé sur la bonne touche pour vous le dire).

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