Lire et faire front…

4.4
(7)

Aux premiers instants d’un réveil incertain on comprend rapidement que nous aurons à passer une nouvelle journée qui sera identique à celle écoulée la veille. Rien de dramatique à vrai dire. On s’habitue à ce qui nous semblait, il y a quelques semaines encore, insupportable. Notre emploi du temps est bien sûr bousculé mais au fond nous nous efforçons de tenir bon et prendre notre mal en patience. D’autres, loin de chez nous, souffrent. Ne nous plaignons pas. Pour ma part, je n’ai pas encore réussi à redevenir enseignant moi qui, dans une autre vie, au sortir de l’université, avait tenté de le devenir. L’échec fut cuisant, mais le temps, notre allié, quoi qu’on pense, avait relégué cette petite douleur narcissique dans le vieux coffre de ma mémoire.

J’ai bien fait du français et de l’espagnol avec l’aîné, puis de la lecture d’un conte gascon avec la cadette qu’elle devait comprendre et commenter, mais dès que qu’il m’a fallu aider aux exercices de géométrie, j’ai déclaré forfait au grand dam de notre « gojatòt » (1) ; il pensait, sans doute, que son père était capable de tout comprendre. Comme il se trompait ! Chaque jour, qui vient à ma rencontre, souligne mon ignorance, mon errance intellectuelle. Cela fait des lustres que j’ai abandonné l’idée de lire une poignée de philosophes dont les ouvrages se trouvent toujours sur leur étagère, à accueillir la poussière de mes oublis.

Assurément, je lis des romans, comme je l’ai toujours fait. J’y trouve une kyrielle d’évasions qui sont, dans la vraie vie, impossibles. Je relis aussi. Tiens, hier, j’ai repassé les quarante premières pages de Du côté de chez Swann de notre éternel confiné, ce qui m’a rappelé les longues semaines consacrées à la lecture de « La Recherche » dans ma chambre d’étudiant, à la cité universitaire de Pau. Je m’enivrais de mots et des longues phrases proustiennes. Je m’égarais. N’importe, je m’obstinais. Hélas, c’était le fin mot du paradoxe, je ne me rendais pas en cours de « lettres modernes » qui m’ennuyaient au plus haut point.

Il y a quelques jours, je suis repassé par la Provence décimée par le choléra avec Le Husssard sur le toit, ce chef d’œuvre de Jean Giono. À mon avis, ce roman dit ce qu’est une véritable épidémie et ce qu’elle provoque chez les individus. Comme toujours le pire et le meilleur d’une humanité habitée par la peur de mourir.

Ce matin, j’ai regardé tous ces livres abandonnés à leur pauvre sort. J’en suis pleinement responsable. Ils me tendent leurs bras et je suis désormais convaincu que je vais en décevoir plus d’un. Le temps n’est pas extensible. Je ne suis pas sûr que cet « ermitage » exceptionnel motive la lecture. Nous verrons bien, l’urgence est ailleurs : les devoirs des enfants… Je peux vous dire que les enseignants ne chôment pas. Ils sont tous les jours présents, envoyant leurs exercices et évaluations. Je peux vous dire que nous n’y coupons pas.

  1. Petit jeune homme

Emmanuel Valenti

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Un commentaire

  • Pierre-Michel Vidal

    Cher Emmanuel, puisque nous parlons livre, je vous recommande « Némésis » de Philipp Roth. Il se déroule aux Etats Unis, au sortir de la guerre de 40-45, dans un quartier populaire qui fait face à une épidémie de polio. Le contexte historique est réel, on voit évoluer un individu dévoué aux autres et qui se révèle comme une sorte de héros local dans cette situation dramatique. Son dévouement, son empathie, son courage aussi sont loués par tous. L’épidémie lui donne l’occasion de se révéler à lui et aux autres, sauf qu’il est porteur sain de la maladie: au lieu de porter le réconfort, en réalité il a porté la mort.
    Les épidémies sont toutes les mêmes comme notre cher Camus l’a montré dans la « Peste », les individus se révèlent dans ce qu’ils ont de pire ou de meilleur. Mais il y a le Destin qui pèse sur leurs épaules…

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