Outrage à « L’esclavage »

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Le Parc Beaumont est un des endroits les plus agréables de Pau. Dès qu’il fait un rayon de soleil -rare en ce moment-, on se réjouit du spectacle des grands-mères avec leurs petits enfants, des « amoureux qui se bécottent sur les bancs publics », des groupes de jeunes allongés, tranquilles, sur la pelouse ou de jeunes femmes qui poussent le landau. Toute cette assemblée déambule près du vieux kiosque, muet désormais, et devant les statues éparpillées dont celle du grand-poète béarnais Francis Jammes, l’Orthézien chenu, qui a chanté la vie rurale, laborieuse et calme de « l’Angélus de midi à l’Angélus du soir ». Bien entretenu et bien redessiné le lieu a un côté idyllique qui évoque le meilleur des tableaux impressionnistes, Bazille par exemple que l’on trouve dans le musée voisin.

Dans ce parc, près du bassin, un bronze magnifique « L’esclavage »  du sculpteur Jean Etcheto, élève de Carpeaux, réalisé en 1880 et donné au Musée de Pau où se trouve le moulage : « (…) représentant un homme légèrement voûté. L’homme est un individu de type africain comme le laissent penser ses traits et sa chevelure, aux boucles serrées. Il porte une moustache finement taillée : ses lèvres sont closes tout comme ses yeux. Le torse est nu, la tête relevée et digne et les bras sont enserrés par des liens, visibles sur les côtés. On observe un léger déhanchement de la posture. La peau est lisse, les muscles sont tendus. Le corps ne porte aucune trace de coup », selon un article remarquable, signé Anouk Bertaux  sur le site https://florilegeswebjournal.com/.

 C’est une très belle œuvre, frappante par la dignité qui en émane, une sorte de sérénité déterminée ; rien ne semble atteindre le personnage symbolisé qui se libère de ses liens représentés par une corde discrète dont il se défait plus par la force qui émane de sa personne, que par une quelconque violence. Il ferme les yeux non par résignation mais au contraire par un effort sur-lui-même qui guide son accès à cette liberté. Le passant ne peut rester insensible à ce buste émouvant.

La dégradation la semaine dernière, qu’a subie cette belle œuvre qui appartient à tous les Palois est aujourd’hui réparée. Ses motivations sont troublantes. Il faut souligner que ce n’est pas la première action malveillante à son encontre. Une autre « agression » avait eu lieu en 2019. Pourquoi n’a-t’on donc pas prévu une surveillance discrète autour de l’œuvre, une de ces caméras de vidéo-surveillance par exemple que l’on est si prompt à installer dans les lieux publics ? Il y a une défaillance qui, espérons-le, sera réparée à l’avenir. La pire des solutions serait d’enlever la statue d’Etcheto du lieu où elle est placée, car offerte à la vision de tous, elle sert à l’édification de chacun, ce qui devait être l’objectif de son créateur.

Comment comprendre le sens de la déprédation qu’elle a subie la semaine dernière ? Cela vient-il de racistes impénitents, nostalgiques d’une autre époque. Il en reste et ils se situent dans une longue lignée. Anouck Bertoux le rappelle : « Le bronze visible ici a été primé au Salon de 1883 et acquis par la Ville de Paris pour le square Monge. L’exemplaire du square a été fondu par les Nazis. Une petite copie est offerte au musée des beaux-arts de Pau par la baronne de Rothschild ». Que les nazis, les adeptes de la supériorité de la race blanche et leurs héritiers, car il en reste, s’en soient pris à « l’Esclavage » cela semble dans l’ordre des choses -si j’ose dire.  

Il y aurait eu une sorte de signature puisque selon « La République » : « à 10 mètres de là, un pot de peinture blanche avec l’inscription « White lives matter » (« les vies blanches comptent ») a été découvert ». Cela ferait écho au slogan anti-raciste popularisé par les événements de Minneapolis « Black lives Matter » « les vies noires comptent ». Mais la statue a aussi « ses ennemis de l’intérieur » en quelque sorte. Ceux qui ne trouvent que le combat anti-raciste n’est jamais assez radical et qui se manifestent bruyamment en ce moment. Anouck Bertaux note : « Bien que l’artiste soit abolitionniste, sa représentation de l’esclavage peut surprendre par le caractère serein du personnage ». Est cela que l’on a voulu sanctionner ? C’est une hypothèse en tout cas. Dans le moment de chasse aux sorcières à rebours que nous vivons, l’œuvre d’art est sortie de son contexte historique pour devenir un enjeu idéologique : on la déboulonne, on la mutile, on la vandalise (comme ici) sans comprendre ses intentions et avec pour but l’illustration d’un discours contemporain sans rapport avec l’intention artistique du créateur. Espérons qu’une enquête sérieuse nous donne le fin mot de l’histoire.

Mais si l’outrage se retournait contre ses auteurs ? Si « L’esclavage » de Jean Etcheto bénéficiait d’une popularité nouvelle ? Si les palois plus nombreux jetaient un œil sur cette œuvre remarquable qui leur appartient ?  Alors ces vandales imbéciles, quel qu’ils soient, verraient leur intolérance inadmissible se retourner contre eux.

Pierre-Michel Vidal

Photo : Moulage de la statue du Parc Beaumont en plâtre ciré (Musée de Pau, détail) https://florilegeswebjournal.com/

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3 commentaires

  • Au moment de l’abolition de l’esclavage, ce sont les anciens propriétaires de ces esclaves qui ont été dédommagés, Thomas Piketty le rappelle dans son dernier bouquin ! Je pensais naïvement que les bonnes oeuvres des dames charitables auraient aidé les esclaves à se sortir de leur ancienne situation, mais non…
    Haïti, libéré des Français esclavagistes a longtemps payé ces fameux « dédommagements ».

    Wikipedia : Il faut attendre 1825 pour que la France de Charles X « concède » l’indépendance à Haïti, moyennant le paiement d’une indemnité de 150 millions de francs or pour « dédommager les anciens colons ». Renégociée en 1838 à 90 millions (17 milliards d’euros en 2012), cette dette d’indépendance a été entièrement honorée par versements successifs jusqu’en 1883. Cependant, le versement des agios de l’emprunt généré par cette dette s’étalera jusqu’au milieu du XXe siècle. Selon Louis-Philippe Dalembert, cette dette aura contribué à la grande pauvreté qui touche encore le pays.

  • C’est très louable en effet de votre part de rechercher une explication à un geste plus qu’imbécile. Par expérience, je sais que lorsqu’ils sont identifiés, les auteurs de ces infractions sont incapables de donner une explication à ce qui les a conduit à une telle bêtise. C’est ainsi. Vous parlez de la signification que le sculpteur a donné à son oeuvre, c’est bien, très bien de le rappeler mais ces individus non seulement ne savent rien de tout cela, ignorent ce que dit l’histoire et ce qu’a été l’esclavage. Ils en ont entendu parler et ont pensé exprimer une opinion en balançant de la peinture sur ce bronze. Ca ne va pas plus loin. Dans une société afin de maintenir le principe de la diversité, ils faut aussi des imbéciles, pas trop mais il en faut. Le problème devient graves lorsque ceux-ci deviennent dominants.

    • Pierre-Michel Vidal

      Cher ami, si vous voulez me dire que tous les racistes sont des imbéciles j’adhère évidemment. Ils sont hélas plus nombreux que l’on ne pense et car c’est ainsi la société met longtemps à changer en profondeur. Le racisme n’est pas un épiphénomène même si ce genre de vandalisme reste rare. Par ailleurs, le statue de Jean Etcheto est assez consensuelle mais peut-on lui en faire grief ? Elle invite à la réflexion et à la méditation. C’est une belle oeuvre. Elle indique une voie: celle de la libération pacifique; celle que Ghandi a ouverte. C’est, de mon point de vue, celle qu’il faut emprunter car, c’est vrai il y a encore bien des injustices dans notre république qui proclame pourtant aux frontispices de ses écoles ou de ses mairies: Liberté, Egalité, Fraternité. En ce sens, par sa hauteur de vue, « L’esclavage » honore tous les palois et je les invite à la découvrir. Peut-être même faudra-t-il la ré-inaugurer symboliquement. Où tout au moins la fleurir après l’outrage.

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