Ma rencontre avec le Dalaï Lama

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Le 17 novembre 1993, Tenzin Gyatso  le 14ème Dalaï Lama, en exil depuis 1954, était en visite à Lourdes pour une rencontre inter-religion. L’annonce ne fit pas le bruit que l’on aurait pu penser, bien que le service de presse des Sanctuaires ait organisé une rencontre avec lui,  à destination essentiellement de la presse régionale.

Il y avait une petite poignée de journalistes : La Nouvelle République de Tarbes, La Dépêche du Midi, quelques radios locales privées et moi-même pour France Bleue. Personne ne s’était bousculé au portillon pour rencontrer « l’apôtre de la paix », car la rencontre était de bonne heure et il faisait plutôt froid à Lourdes, en ce mois de novembre, autour de cinq degrés à peine.

L’échange se déroula en plein air dans la petite allée verticale qui passe devant les bureaux de l’administration des Sanctuaires, ouverte à tous les vents et, bien qu’engoncés dans nos moumoutes douillettes, nous tapions du pied et soufflions sur nos doigts attendant en échangeant des banalités. Le Dalaï Lama arriva du petit escalier latéral et son allure, son sourire et son regard bienveillant nous impressionna tous. Le silence, en conséquence, se fit immédiatement entre nous. Il était drapé dans une robe -est-ce le bon terme ?- légère et d’un jaune safran, éclatante de simplicité qui nous frappa instantanément, il avait une partie de la poitrine dénudée mais ne semblait pas souffrir du froid qui lui paraissait naturel apparemment.

Il eut un propos liminaire et répondit ensuite à une batterie de questions assez superficielles, sur la raison de sa venue, le pourquoi, sa santé, sur ce que Lourdes pouvait représenter pour lui, etc. Il avait insisté dans ses réponses, je m’en souviens, sur son refus du prosélytisme religieux, évoquant par ailleurs les convergences qu’il pouvait y avoir entre les grands courants spirituels. Son allure était modeste, ses propos simples et directs. Nous étions sous le charme…

Je ne pensais pas à mal, mais j’avais été frappé, à l’époque, par la prétendue abondance des conversions de Français au Bouddhisme Tibétain. J’étais gêné par la manière dont ce mouvement –très marginal en réalité- était monté en épingle par les médias nationaux. Mathieu Ricard, premier converti, était devenu une star du petit écran dont il était l’invité régulièrement. Tout cela m’apparaissait plus comme une mode que comme un véritable courant spirituel ou philosophique. J’avais un doute que je voulais éclaircir à l’occasion de cette rencontre exceptionnelle même si elle avait une tonalité somme toute banale par le cours qu’elle avait prise. Je lui posais donc la question tout à trac :

Que pensez-vous de ces conversions de Français au Bouddhisme ?

Il me regarda avec ce sourire pénétrant dont il ne se départait pas et me dit :

Attendez un instant, je vous répondrai par la suite.

La rencontre se poursuivit et après sa clôture, il se tourna vers moi et d’un signe de la main m’appela. Il me parla alors longuement, en Anglais, une heure peut-être, en me disant en préalable qu’il ne pouvait pas s’exprimer publiquement sur ce thème. Il ne s’agissait donc plus d’une interview mais d’un échange, d’une sorte d’enseignement dont il me gratifiait. J’étais pour le coup très impressionné. Je me sentais alors destinataire d’un message dont je ne percevais pas la force, ni l’importance sur le moment mais que je n’oublierai pas car il s’agissait là d’un privilège, un signe de confiance d’un personnage remarquable que je ne pourrais pas oublier.

La parole du Dalaï Lama était devenue plus complexe, emplie de références et de considérations philosophiques qui me dépassaient car, même si j’avais de la sympathie pour la cause tibétaine, je n’en connaissais que l’écume tant cette culture est unique, riche et complexe. Mais je peux sans me tromper résumer son message ainsi : il ne voulait rejeter personne, encore moins condamner qui que ce soit mais, dans son for intérieur, en conscience en quelque sorte, il n’approuvait pas véritablement ces conversions. Il pensait que pour bien comprendre le Bouddhisme Tibétain et à fortiori pour prétendre y être intégré, il fallait avoir un substrat culturel qu’il était difficile d’acquérir quand on n’avait pas vécu sur « le toit du monde ».

L’essentiel me dit-il c’est la spiritualité. Il vaut mieux épouser la religion de son pays, de ses parents, de sa tradition. Car me dit-il, en insistant, c’est la spiritualité qui compte avant tout le reste et un homme y accédera plus facilement en s’appuyant sur sa propre tradition.

C’était un message important qu’il me confiait et sur lequel j’ai gardé le secret jusqu’à ce jour. Je pense, après y avoir beaucoup réfléchi, qu’il ne l’avait pas fait par hasard. Sinon pourquoi avoir passé une heure entière avec moi, modeste journaliste ? Sans lire dans l’avenir, il avait voulu néanmoins déposer en quelque sorte une graine dans un jardin. Elle fleurit aujourd’hui, dans ce contexte de souffrance vécu par son peuple et par les minorités de Chine; dans le silence scandaleux des dirigeants de la Patrie des Droits de l’Homme et des autres démocraties.

Il fallait livrer ce secret. C’est ainsi que je vois les choses désormais et que je vous rapporte ces faits en toute honnêteté.

Pierre-Michel Vidal      

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Un commentaire

  • Le Boudhisme, une religion sans dieu, sans âme. Plus une philosophie qu’une religion au sens où nous l’entendons habituellement avec notre culture judéo chrétienne.

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