Splendeur et décadence de Juan Carlos

Comme son père, Alphonse XIII, « une main devant et une main derrière », Juan Carlos Ier vient d’abandonner son palais de la Zarzuela dans la pénombre ignominieuse de ce qu’il faut bien appeler une fuite, pour ne pas assumer un passé récent sulfureux et compromettant. Le départ du premier, si bien décrit par l’écrivain béarnais Joseph Peyré, un des rares témoins directs de ce moment honteux pour la royauté, fut un des éléments déclencheurs du golpe des généraux factieux mené par Franco, de l’effroyable boucherie qui suivit et de sa dictature épouvantable. Quelles seront les conséquences de ce second abandon ?

De Juan Carlos Ier -roi émérite car il avait passé le relais à son fils-, la presse people ne retient, ces dernières années, que son amour des femmes et de l’argent, son côté primesautier et jovial, ses malheureuses chasses à l’éléphant ; bref ses caprices de monarque décalé dans un pays qui se veut moderne à tout crin et résolument pro-européen.

Les nostalgiques de la République en ont donc remis naturellement une couche, le leader de Podemos, parti d’extrême-gauche, en tête. Pablo Iglesisas, véritable instigateur de la politique menée par le socialiste Pedro Sanchez avec lequel il s’est allié, veut passer à autre chose et rétablir désormais illico la République. Avec les indépendantistes Catalans, Basques ou Galiciens -mais il y en a aussi en Aragon avec le PAR-, il souhaite faire évoluer l’Espagne vers une fédération de républiques. Une fédération de républiques espagnoles dissoute dans une fédération européenne, si on veut, ce qui reviendrait à une disparition pure et simple de la nation espagnole que la monarchie symbolise.

Cela satisferait-il les indépendantistes Catalans -les plus actifs- dont le mot d’ordre est toujours plus et dont le fondement idéologique s’appuie sur une sorte de suprémacisme régional ? Non ! Ceux-ci veulent une indépendance pleine et entière. Le modèle républicain est-il par ailleurs véritablement universel ? Comme nous le vivons, en France, certainement mais peut-on dire que les royaumes européens, l’Angleterre, le Danemark, la Suède, la Norvège, les Pays-Bas ou la Belgique ne sont  pas démocratiques ? Ils ne font pas l’objet de contestations de la part de leurs populations en tout cas qui leur semblent attachées. En revanche, nombre de républiques proclamées écrasent les Droits de l’Homme, ce fut le cas par exemple de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques. Le critère en bout de course c’est la liberté de penser, parler, écrire, manifester et des royaumes parlementaires, incarnant stabilité et tolérance -ce fut le cas au Danemark lors de l’occupation nazie-, ont su préserver ces libertés mieux que certaines républiques.

Il faut, par ailleurs, évoquer le rôle joué par Juan Carlos après la mort de Franco. Il se plaça d’emblée dans le camp de la démocratie et conclut le fameux pacte de la Moncloa en 1977, avec la droite représentée par Adolfo Suárez et les communistes par Santiago Carillo -ce qui était improbable-, assurant ainsi une transition douce après des années de plomb. Tout cela au bénéfice final des socialistes qui soutiendront ce processus avant d’accéder au pouvoir.

Enfin l’attitude résolue de Juan Carlos,  le 23 février 1981, condamnant la tentative de coup d’État d’Antonio Tejero lieutenant-colonel de la garde civile s’emparant du Congrès lors du débat d’investiture du nouveau gouvernement, empêcha tout retour en arrière. Il devint alors très populaire, une sorte d’icône nationale, garant du régime parlementaire et rassemblant derrière-lui toutes les sensibilités.

Quelles seront les conséquences du départ de ce personnage pour un pays qui subit la crise sanitaire de plein fouet et qui attend avec angoisse le tsunami social qui lui tombera dessus à la rentrée, après une saison touristique calamiteuse ? Un pays dirigé par une coalition hétéroclite et fragile ; miné par le poison du nationalisme galopant…

La Monarchie résistera-t-elle à ce contexte ? La fuite amère de l’homme qui avait incarné le renouveau de la Péninsule augure mal de la pérennité des Bourbons. Ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel c’est que le calme et la stabilité prévalent ; que nos voisins ne songent pas à solder de vieux comptes et qu’ils restent unis pour affronter le gros temps qui arrive.

L’affaire Juan Carlos ne sera alors qu’une anecdote illustrant la décadence fatale qui suit la splendeur des puissants.  

Pierre-Michel Vidal

Photo: Santiago Carillo ex-secrétaire du Parti Communiste Espagnol et Juan Carlos. (El Pais)

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Un commentaire

  • Je souscris totalement à cette analyse.
    Pour moi ce parcours restera une énigme sur la complexité des hommes, et de leur rapport au pouvoir.
    Comment un homme a t il pu salir une cause et un parcours bien plus grand que lui-même. Il a réussi à asseoir la démocratie en assurant la transition de l’après franquisme, alors que désigné par Franco comme son successeur, il avait reçu une feuille de route bien moins honorable.
    L’appât du gain et l’amour de quelques jeunes femmes ont ruiné tout cela.
    Comment un homme disposant de tels moyens financiers le mettant à l’abri de tous les besoins a cru bon de rechercher par la spéculation et des détournements à accroître une fortune représentant des siècles de revenus pour le commun des mortels.
    Je ne sais pas si la monarchie espagnole s’en relèvera et il serait faux de croire que l’instauration de la République sera simple et règlera tous les problèmes, notamment ceux des nationalités.
    On risque de reparler longtemps de ces  » safaris » en tous genres….

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