Christian Laborde, Darrigade

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Le Tour : plus qu’une institution, la manifestation sportive la plus médiatisée du monde, la rencontre de tout un peuple, sans différence d’âges ni de classes sociales, tassé sur le bord de la route pour un instant magique annoncé par le cri « ils arrivent ! » : le passage, une poignée de secondes, devant la maison ou au sommet du col, de ces extra-terrestres précédés de sifflets, de klaxons, de l’accordéon d’Yvette et du saucisson partagé avec le voisin inconnu. Une seconde unique comme celle du mousse qui, après avoir scruté l’horizon des mers lointaines, aperçoit enfin le rayon vert. Juste un moment inoubliable. Ce bonheur donné par ces géants, ces forçats de la route, ne nous ferait pas rêver s’il n’y avait ces Cormier, Bonnot, Blondin, Franklin (Tommy), Laborde et autres pour chanter leurs exploits ; pour fabriquer l’odyssée du Tour ; en faire une compétition à part, unique dont on ne peut pas se passer -malgré l’épidémie, le Tour aura bien lieu cette année encore, en septembre.  

Parmi ces géants de la route, il y en a un, qui tient une place à part c’est André Darrigade. Toute la Gascogne -plus spécialement les Landes- s’est retrouvée en lui. Quand le peloton, groupé, traversait les longues routes plates bordées de pins, sous la canicule de juillet, les panneaux à sa gloire fleurissaient : « Vas-y Dédé ! ». Jamais champion landais ne fut plus supporté que « Dédé de Dax ». Deux autres seulement approchent ces hauteurs : André Boniface, l’artiste d’un rugby désormais désuet, ou le regretté Ramuntchito, roi des écarteurs, dans un temps où la « Course » rayonnait.

Les qualités communes au trois : l’élégance et la simplicité, un côté inattendu et génial mais parfois déroutant et têtu, le goût du panache et surtout un attachement à leurs racines. De ces trois grands sportifs landais, le plus universel, le plus reconnu, celui qui atteint la popularité la plus durable c’est André Darrigade. Un champion, qui parmi les champions cyclistes, eut une place à part par son style et aussi par son palmarès atypique parfaitement résumé par Christian Laborde, l’écrivain Palois chantre du cyclisme, dans ce dernier ouvrage. Mais plus que ce travail de bénédictin – il y avait à l’époque énormément de compétitions, notamment en Afrique du Nord- l’évocation de l’histoire et de la personnalité de ce champion hors norme fait le sel du livre de Laborde.

Il rapporte, avec force expressions gasconnes savoureuses, ce qu’était la vie simple et rude de la famille Darrigade, métayers de Chalosse, ces « Piques Talosses » qui s’étaient révoltés en 1920 en chantant :

« Hardi , Hardi , nous sommes les paysans
Travailleurs de la terre
Et si la graisse ne pèse pas sur nos os
Nous avons la dent dure
Nous sommes musclés et souples
Ah ! diou biban »

La révolte d’André, ce fut le vélo. Mode de transport indispensable pour commencer sa vie, qui lui permettait de voir la « course à l’escalot » du dimanche dans les villages voisins, il devint l’instrument de sa revanche lorsque, encore jeune homme, il apportera à ses parents l’argent nécessaire à l’achat de la métairie pour en faire la ferme appartenant désormais à la famille. Là, à Narosse, à quelques kilomètres de la cité thermale, dans une sorte de prolétariat rural, André vécut cette souffrance, cette dureté du travail rural et la frugalité qui l’accompagne. Une souffrance dont il ne se plaignit pas, consentie, naturelle en quelque sorte, qui n’excluait pas l’amour, la beauté, la discrétion, l’ambition et l’astuce… Un apprentissage amer qui lui permit plus tard d’escalader les cols les plus raides sans jamais sombrer malgré les difficultés et son peu d’appétence pour la « grimpe » .

Et voilà que de la métairie de Narosse au podium du maillot jaune, André connait la gloire et devient l’enfant chéri des foules. Il s’appuit pour triompher sur son compère Jacques Anquetil, un malin sympathique, homme fort aussi qui savait partager et qui avait trouvé chez Dédé un caractère loyal pour appuyer ses ambitions. C’est une amitié inattendue dans l’histoire du cyclisme. Une amitié ignorée aussi, une révélation du livre de Laborde…

Rappelons-nous les victoires surprises de la flèche landaise déboulant du haut de la piste comme l’épervier sur sa proie pour battre d’un boyau celui à qui était promis le podium, le bouquet, les caméras.

Quel type ce Darrigade !

« Chantons pour le sport ! D’un air joyeux chantons l’effort de la jeunesse ! » *: le générique sportif de Paris Inter, les anciens s’en souviennent… Georges Briquet : « A vous la route du Tour !», « A vous Jean Bruno !»…

Et le père qui bricolait, criait du garage :

-Alors il est dans le coup Dédé ?

-Oui Papa, il est dans l’échappée…

-Tu verras, il les battra au sprint, vite allons au vélodrome…

Que de beaux souvenirs fait surgir Christian Laborde à travers cette évocation de la vie d’André Darrigade ! Un champion qui a bercé notre enfance et que nous aimerons toujours ; comme on aime un héros.

Pierre-Michel Vidal

Christian Laborde Darrigade (Editions du Rocher) (21e.90)

*André Dassary : « La marche des sports »

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