N’est-ce pas, justement, «l’en-sauvagement» qui nous manque?

En-sauvagement, c’est le mot du jour ; les pour, les contre, les débats politiques et intellectuels… les esprits s’échauffent…

Et on ne sait même pas de quoi on parle !

Ensauvager et ensauvagement, des mots épouvantail | L …

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«Ensauvager, c’est «rendre sauvage» (CNRTL en ligne). Étymologiquement, le verbe vient du latin silva «forêt, bois» (Rey 2016 [1993]: 2159), le terme sauvage quant à lui désignant ce qui n’a pas subi l’influence humaine. Aujourd’hui, le composé parasynthétique (formé par les affixes en– et –er) ensauvager est employé pour qualifier des lieux ou des activités artistiques marqués par un retour à la nature. Alain Rey notait en 1993 que le préfixé ensauvager, que l’on trouve sous la plume de Sainte-Beuve ou de Zola, était rare et littéraire. Ce n’est plus le cas. Courant des années 2000, le discours politique et médiatique présente des occurrences du terme qui semblent indiquer un glissement vers «ce qui relève de l’animal»

sous ses aspects discriminants

«C’est parce que l’homme est un produit de la culture que, seul parmi les espèces animales, il pense avoir le droit de frapper ou de tuer des femmes dont il pense qu’elles sont à sa disposition.»

«C’est la seule espèce dont les mâles tuent les femelles» Françoise l’Héritier.

Cette conception du sauvage n’est pas nouvelle ; elle montre l’abîme d’ignorance, dans notre société, des comportements naturels ; imbus de la supériorité du culturel sur le naturel, du dit «civilisé» sur le sauvage, on arrive à faire croire qu’un comportement «sauvage» est synonyme de monstrueux.

Le sujet remontant à la surface à de nombreuses occasions, je reprendrai quelques faits et arguments déjà évoqués il y a quelques années.

«La férocité des lions ne s’exerce pas dans des combats entre lions, les serpents ne cherchent pas à mordre des serpents, et même les monstres marins et les poissons ne se déchaînent que contre des genres différents du leur. Or, ma foi, la plupart des maux de l’homme viennent de l’homme.»

Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre VII, mort en79 lors de l’éruption du Vésuve.

Les documentaires télévisés illustrant la vie sauvage sont toujours beaux à voir, anthropomorphiques à souhait, parfois angoissants, mais chronologiquement erronés. Ils donnent une approche déformée de la réalité biologique.

Le déroulement, le choix de la séquence retenue, est comme la présentation d’une petite partie d’un texte, d’un discours, d’une œuvre, de la vie d’un personnage, etc., ciblée et mise en valeur, pour en tirer la conclusion qu’on veut donner !

On retient en général des actes spectaculaires, comme des actes de « tendresse », de prédation, de catastrophes, de sexe, etc.. Très souvent, tout le monde «bouffe», tue, tout le monde. Pas moyen de montrer des dinosaures sans qu’il y en ait un qui en attaque un autre ; le mot « jungle » n’est plus une formation végétale arborée de climat chaud et humide avec une courte saison sèche comme dans les pays de mousson (Inde), mais un milieu où règne la loi du plus fort ! Dans le domaine historique, les émissions sur les civilisations du passé sont souvent réduites à des guerres, des meurtres, des tortures ! Elles ont duré des milliers d’années et n’ont pas été que des successions d’horreurs !

Un bref coup d’oeil sur ce qui se passe en réalité dans un milieu naturel montre tout de suite que, par exemple, les actes de prédation d’animal à animal se déploient sur une durée infime dans un biotope, si l’on raisonne en temps cumulé par individu ; c’est extrêmement limité au cours de la vie d’un seul prédateur ; c’est comme un joueur de foot professionnel, il ne passe pas tout son temps à courir après un ballon ou à marquer des buts, seule séquence pourtant montrée dans les médias ! Il passe grosso modo un tiers de sa vie à se reposer ! Le lion dort jusqu’à 20 heures par jour !

Pas l’homme dans les abattoirs !

D’abord, plus on monte dans la chaîne alimentaire et plus la biomasse est réduite. Le nombre d’individus super-prédateurs est bien plus réduit que le nombre des prédateurs, le plus souvent montrés, lui-même plus petit que celui les consommateurs intermédiaires puis des producteurs primaires. Les carnivores sont bien moins nombreux que les herbivores et ils ne chassent que de temps en temps alors que les herbivores passent une grande partie de leur temps à brouter. Pris individuellement, l’herbivore broute bien plus longtemps que le carnivore ne chasse.

Une scène d’attaque est donc très minoritaire !

Dans l’espèce humaine, tout s’inverse, le nombre des hyper-prédateurs, au sens propre et figuré, augmente, ainsi que le temps passé à la prédation ; par contre, le nombre des producteurs diminue, d’où le déséquilibre systémique conflictuel !

Pour vivre, certes, il faut se nourrir, mais seulement pour les besoins physiologiques ; un prédateur se dépense peu, sa nourriture est riche ; il a peu de besoins, il chasse peu.

La vie c’est aussi jouer avec ses congénères, aller boire à la rivière, s’occuper de ses petits, brouter de l’herbe, épouiller son voisin, attirer les femelles (ou les mâles), répandre des odeurs, dormir, marquer son territoire, se cacher, copuler, chasser ensemble, en ramener pour les autres, communiquer, etc.

«J.G Schaller a traversé les savanes durant des semaines pour montrer que ce n’est pas un enfer ravagé par les griffes et les crocs des prédateurs et des charognards»Pascal Picq.

Il faut s’interroger sur cette hypertrophie de la prédation et son extrême scénarisation dans nos représentations de la nature.

Deux interprétations peuvent être données :

+L’accélération du temps, que l’actualité impose, fait qu’il faut juxtaposer, dans un laps de temps réduit, le maximum de scènes capables de retenir l’intérêt d’un spectateur qui vient de zapper sur la chaîne !

«Les documentaires saignants ne représentent pas la nature dans ses proportions réelles mais ce que nous reconnaissons de nous-mêmes en elle» Guillaume Lecointre Directeur «systématique et évolution», Muséum d’Histoire Naturelle.

Nous sommes des hyper prédateurs,un retour de la chasse ne peut être que prestigieux !

Tout est déformé donc ; la capture d’une proie, même avec des comportements stéréotypés très adaptés, n’est pas chose facile ; «La machine animale»commet des erreurs, les «loupés» sont fréquents, de nombreux prédateurs sont souvent bredouilles ; les actes de prédation sont, en temps cumulé, par individu, ultra-minoritaires. La «sieste» d’un carnivore est très largement supérieur au temps de chasse ; un boa ou un python a besoin de nombreux jours d’immobilité pour digérer.

Le monde vivant, c’est aussi des milliards de milliards d’unicellulaires, d’invertébrés, de poissons, d’oiseaux et autres espèces, des milliards de milliards d’heures cumulées de croissance individuelle de végétaux, des milliards de km3 d’eau de mer filtrée et des tas d’autres activités pratiquées par les chasseurs en dehors des heures de chasse !

+Comme la plupart des documentaires sont anglais ou américains, ils sont imprégnés, inconsciemment ou pas, par le «struggle for life» et le darwinisme social, cette dérive politique d’Herbert Spencer. Les rapports socio-économiques inégaux ont eu le succès que l’on sait, dans le monde occidental ; ceci a conduit à cette «réussite socio-économique» appelée néolibéralisme ! Cette vision de la nature permet de conforter l’idée que la compétition est la base de la vie, que le plus fort est « toujours» gagnant car c’est conforme à la biologie.

Cette interprétation est complètement erronée.

En dehors des biologistes, La Fontaine l’avait déjà bien compris dans «Le Lièvre et la Tortue».

La vie présente de la diversité, c’est ce qui a permis son adaptation, son développement, son extension. Le combat pour la vie se situe à trois niveaux : l’individu, le groupe, l’environnement.

La conception médiatisée est fausse car on ne la situe qu’au niveau de l’individu.

*Au niveau individuel l’activité coordonnée de nos cellules spécialisées permet le maintien d’un équilibre dynamique assurant la vie de l’organisme confronté à des flux incessants d’Energie, de Matière et d’Informations, déstabilisants. Si globalement c’est un combat, la victoire, c’est-à-dire la survie, est le résultat d’une action solidaire.

*Au niveau collectif, l’individu évolue dans un ensemble qui lui permet de survivre, c’est l’écosystème ; les interactions et interrelations assurent là aussi un équilibre ; tout déséquilibre par la prédominance de l’un ou de l’autre est immédiatement sanctionné par une disparition régulatrice.

*Au niveau environnemental, le collectif doit s’adapter : ce n’est pas le plus fort qui l’emporte car il n’y aurait plus d’escargots ! La lutte passe par l’aptitude, la biodiversité c’est-à-dire la réserve de l’éventail des possibles.

A la solidarité, au collectif, à l’entraide, l’humanité répond individualisme, compétition, loi du plus fort, élimination du plus faible…

Quand on parle d’animalité à propos de très nombreux comportements dans notre humanité, on fait complètement fausse route.

Jamais, dans la nature, car ces jugements de valeurs sont seulement connus des cerveaux humains, on trouve un tel raffinement de perversité, de vice, de sauvagerie, de méchanceté, de comportements criminels, de sadisme ; l’histoire ancienne, récente, et l’actualité, nous en montre à foison !

Quand on pense que l’espèce humaine est la seule qui tue ses femelles, que la Pologne a célébré, le 3 novembre dernier, le 65 ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, que nous venons de commémorer la fin d’une guerre exterminatrice, … alors, oui vraiment :

Ce qui manque à l’homme «civilisé», c’est une bien plus grande part d’animalité donc d’en-sauvagement.

Signé: Georges Vallet

crédits photos:mediaculture.fr› individualisme-survie-espece-valeur-h.

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